L’agriculture tatouée sur le cœur

Portrait de Lawrence Boucher Brière qui a acquis, avec son mari, la ferme Belles-Amours Holstein à travers un transfert non apparenté.

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Reportage de ferme
Gestion
Lawrence Boucher Brière

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Céline Normandin

Journaliste

Détentrice d’une maîtrise en science politique, Céline est pigiste pour le Coopérateur. Elle se retrouve aujourd’hui à couvrir le secteur agroalimentaire puisqu’elle a grandi sur une ferme laitière.

C’est dans sa ferme laitière qui porte si bien son nom, Belles-Amours Holstein, située à L’Islet, que Lawrence a entrepris de tout recommencer, armée de sa détermination et soutenue par son conjoint et partenaire.

L’histoire de Lawrence Boucher Brière est une ode à l’amour de l’agriculture et à l’amour tout court. Car sans ce sentiment très fort, il n’y aurait rien à raconter, si ce n’est l’histoire d’une jeune femme brillante, mais loin de la terre.

Pour comprendre le parcours de celle qui dirige de main de maître les destinées administratives et financières de sa ferme laitière, Belles-Amours Holstein, il faut remonter aux récits de son enfance.

Originaire de Grand-Mère en Mauricie, Lawrence voit l’agriculture comme une histoire de famille interrompue, puis retrouvée. Sa grand mère paternelle, qui gérait seule la ferme familiale, a dû la vendre lorsque le père de Lawrence n’avait que huit ans. L’héritage physique avait disparu, mais l’héritage émotif est demeuré à travers les histoires racontées par sa grand-mère. « L’agriculture a toujours fait partie de moi, même quand elle n’était pas sous mes yeux », confie-t-elle.

Cette passion s’est d’abord exprimée par le milieu équestre. Dès l’âge de cinq ans, Lawrence monte en selle. À douze ans, elle possède son propre cheval. Mais au-delà de l’équitation, c’est l’analyse qui la fascine : elle trippe sur la génétique, la lecture du comportement et le potentiel des chevaux. Sur les conseils de ses parents, elle délaisse le projet d’aller à l’Institut de technologie agroalimentaire du Québec à La Pocatière en équitation et opte pour un baccalauréat en administration, entrepreneuriat et management innovateur. Elle ne le sait pas encore, mais ces outils seront les clés de voûte de son futur établissement en agriculture.

Jean Sébastien et Lawrence

L’acquisition non apparentée, comme un saut dans le vide

L’agriculture revient dans le parcours de Lawrence par le cœur. Elle rencontre Jean Sébastien Gamache en 2019, alors gérant d’un troupeau laitier en Beauce. La chimie est instantanée. Elle s’installe avec lui l’année suivante. Grâce à son métier de conseillère dans le milieu financier, elle a l’habitude de lire les gens, et la passion de Jean Sébastien pour l’agriculture saute aux yeux. « Il était fait pour avoir son propre troupeau, alors je lui ai posé la question en novembre 2021 : “Tu veux une ferme, ou tu n’en veux pas?” »

Le défi est toutefois immense : ni Lawrence ni Jean Sébastien n’ont de famille proche en agriculture, un frein majeur à l’accès à la propriété agricole compte tenu des sommes en jeu.

Elle décide de forcer le destin. C’est le début d’un marathon administratif et humain en raison de l’absence de démarches claires. Ils se mettent à faire des recherches, hésitant entre un retour en Mauricie ou une installation à L’Islet, la région dont Jean Sébastien est natif, pour se rapprocher de leurs familles.

En mars 2022, leur chemin croise celui d’Édouard Bélanger, un producteur sans relève de L’Islet. Un mois plus tard, l’offre d’achat est déposée pour la totalité de ses biens : 52 kilos de quotas, un troupeau de Holstein, des bâtiments, de la machinerie et 82 hectares (202 acres) de terre.

Jean-Sébastien s’installe à la ferme en mai pour assurer la transition pendant que Lawrence demeure en Beauce pour conserver son emploi.

Tous ses temps libres sont consacrés à la transition. « En étant à 1 h 45 de distance, je travaillais de jour, et je montais le plan d’affaires en soirée. Je profitais de mes journées de vacances pour rencontrer le notaire, le fiscaliste ou les conseillers. Je passais des heures à m’instruire sur le site du CRAAQ et mes fins de semaine se passaient dans la ferme », se rappelle-t-elle.

Le duo s’entoure de mentors dans les personnes d’Édouard, le cédant, et de René Gagné, un agriculteur d’expérience. Les deux hommes chevronnés voient dans ce jeune couple une volonté d’apprendre hors du commun.

La génétique et la finance comme boussole

L’automne 2022 constitue une période marquante avec leur mariage en octobre, puis l’achat officiel de la ferme en novembre. En aussi peu que sept mois, leur union était scellée, et c’était aussi le début d’une entreprise commune.

Dès le départ, les rôles sont clairement définis : Lawrence prend en charge le volet administratif, tandis que Jean Sébastien se consacre aux activités quotidiennes dans la ferme, pour ainsi partager les tâches en fonction des forces et des faiblesses de chacun.

À l’étable, Lawrence récupère aussi la génétique de leurs Holstein. Elle connaît chaque vache par cœur. Son expertise équestre s’est transposée sur le troupeau laitier. Comme elle le dit, elle ne voit pas seulement des animaux, mais le potentiel de production, de reproduction et de santé globale à long terme, des éléments essentiels à la rentabilité et à la durabilité de l’entreprise.

Vache Holstein attachée

La résilience

Les années qui suivent seront difficiles, avoue Lawrence. Depuis l’achat de la ferme, elle doit conserver son emploi en gestion à l’extérieur pour aider l’entreprise à tenir le coup. Entre 2022 et 2024, elle vit une « période d’apprentissage intensif », parsemée chaque semaine « de petites bombes », des urgences à régler qui touchent tous les aspects de la ferme.

En mai 2024, le couple reçoit ce qu’elle appelle une « claque en pleine figure » : ils traversent la pire épreuve qui soit lorsqu’ils doivent interrompre la grossesse de Lawrence, qui en était à son cinquième mois.

Cette perte a marqué un point de bascule. « Nous étions en mode survie. Nous n’arrivions pas à vivre notre deuil au travers des tâches. Nous nous sommes permis de dire que c’était trop. L’admettre, ce n’est pas abandonner; c’est rester lucide », confie t elle en toute transparence. « C’est à partir de là que nous avons pu revoir nos priorités. On a pu passer à l’action, reprendre le contrôle et nous poser enfin les bonnes questions. »

Parmi les décisions qu’ils ont prises, le couple choisit de confier les champs à un forfaitaire pour réduire la charge de travail. « On a trouvé un excellent forfaitaire. On a vendu la machinerie et, avec l’argent dégagé, on a pu engager un employé la fin de semaine. Il faut savoir s’entourer de la bonne équipe », raconte Lawrence.

Une vision pour l’avenir

Aujourd’hui, plus de quatre ans après avoir amorcé leur démarche d’acquisition, ils mesurent la force qu’il leur a fallu pour traverser ces années difficiles, avec un bilan plus que positif. La preuve : l’entreprise est en croissance et ils acquièrent maintenant du quota. Ils ont aussi obtenu une aide du Fonds coopératif d’aide à la relève agricole (FCARA). Et surtout, le couple attend l’arrivée de leur petit garçon en novembre prochain.

Pour Lawrence, l’agriculture est un mode de vie qui donne un sens à chaque effort et à chaque épreuve. Elle continue parce que le projet est aligné sur ses valeurs fondamentales, qui comprennent la transmission familiale et une vision entrepreneuriale moderne.

La jeune femme de 34 ans explique que leur succès passe par la complicité et le respect qui prévaut au sein de leur couple. Lawrence et Jean-Sébastien sont avant tout des partenaires dans cette aventure. Renoncer à la ferme n’a jamais été une option, dit-elle. « Notre résilience s’explique par le fait qu’on a toujours un plan en tête et qu’on n’a pas peur de faire des volte-face. »

Lawrence Boucher Brière

Faire de la différence un levier

Le message de Lawrence à la relève est simple : la clé du succès n’est ni la chance ni la facilité. Elle croit tellement à ce qu’elle applique dans la vie qu’elle a été professeur le temps d’une session en 2025 en gestion financière avancée à l’ITAQ de La Pocatière afin de démythifier les chiffres pour les jeunes producteurs.

« Ne craignez pas vos chiffres, questionnez-les et apprenez à les utiliser. Ne craignez pas votre intensité. Parce qu’au final, ce qui garde une ferme debout, ce n’est pas seulement la solidité de ses clôtures, c’est la clarté de la vision de ceux qui la dirigent ».

Ce reportage est paru dans le Coopérateur de juillet-août 2026.

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