Partager un système d'épandage de lisier par irrigination en CUMA
La CUMA de l’Estrie innove avec l’acquisition d’un système d’épandage de lisier par irrigation efficace et durable.
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Il n’a pas été nécessaire de se faire des yeux doux longtemps pour créer une nouvelle branche dans la Coopérative d’utilisation de matériel agricole (CUMA) de la région de l’Estrie, un système d’épandage de lisier par irrigation, une dragline, dont sont tombés amoureux les six membres. Émoji cœur brun!
Fin d’après-midi dans une ferme laitière de Coaticook. Patrick Strickler manœuvre dans un champ derrière l’étable. Tel un cordon ombilical branché au tracteur, un long tuyau glisse sur le sol, transportant un flot de 6630 L à la minute (1460 gal/min). Pour ce champ de 22 ha (55 acres), l’opérateur mettra 90 minutes pour épandre du lisier à une dose de 33 690 L/ha (3000 gal/acre).
Diminuer les frais d’exploitation, combler un manque de main-d’œuvre, éviter la compaction des sols, réduire la consommation de carburant et les GES associés : les systèmes d’épandage de lisier par irrigation présentent de nombreux avantages, mais le coût prohibitif d’acquisition peut refroidir les ardeurs des producteurs – mais pas celles de Patrick. Ce mécanicien agricole voulait offrir un tel service d’épandage depuis quelques années, ayant déjà été à son compte dans l’épandage à forfait avec trois épandeurs conventionnels.
Printemps 2024. L’homme est mis en contact avec Jean-Philippe Côté de la Ferme Malaco, vice-président de la CUMA de l’Estrie, qui participe à une douzaine de branches d’activité d’une coop qui en compte 24. Ce producteur laitier et administrateur au conseil d’administration de Sollio Groupe Coopératif avait eu vent que trois producteurs d’envergure centricois s’étaient regroupés pour partager ce genre d’équipement.
Jean-Philippe tente alors de recruter d’autres intéressés. Trois ou quatre rencontres permettent de structurer le projet. « Ça n’a pas été nécessairement facile, relate-t-il. C’était assez nouveau dans notre région. Et ce n’est pas comme une fourragère automotrice dont tu connais les débits de chantier. »
On opte pour un système d’occasion vendu en Ontario, mais pour une rampe à pendillards et un injecteur neufs d’une entreprise de la Pennsylvanie. L’ensemble du système coûte 300 000 $. Les membres obtiennent une aide financière de 60 000 $ de leur MRC et du programme Prime-Vert.
« C’est un système qui coûte plus d’un million de dollars si on l’achète neuf, mais en choisissant un système usagé et de plus petite capacité, on avait les moyens d’acquérir l’équipement pour sa mise en commun, justifie Jean-Philippe. En 2025, on s’était donné un objectif minimal de 20,4 millions de litres épandus (4,5 millions de gallons), mais on en a épandu près du double! »
Courbe d’apprentissage
Le 24 avril 2024, une première expérience qualifiée de « moyenne » par Patrick a lieu à la Ferme Malaco, à Magog, dûment filmée par la copropriétaire de la ferme et cogestionnaire de la CUMA, Julie Richer. De la fumée s’échappe alors du moteur de 250 forces, acquis dans la très plane Ontario, contrairement aux vallonnés Cantons-de-l’Est. « On a réussi à faire la saison, mais on veut remplacer le moteur de 250 forces par un moteur de 400 forces plus approprié à nos dénivelés », explique Jean-Philippe.
Retour à Coaticook dans la cabine du tracteur. Patrick mentionne que dans les premiers chantiers, il déroulait toujours trop de boyaux – deux tuyaux de transport et deux tuyaux de drag sur lesquels on peut rouler, pour un total de 1,7 km. Le système compte, en plus de la pompe stationnaire booster, la rampe à pendillards qui dépose le lisier au sol, l’injecteur qui peut l’enfouir dans le sol, mais aussi un conteneur dit « fosse satellite » dans lequel des camions-remorques déposent le liquide odorant, ce qui permet d’épandre le lisier loin des étables. « À plus d’un kilomètre de l’étable, ce système devient vraiment intéressant et accélère le chantier comparativement à deux ou trois épandeurs sur la route », révèle Patrick, d’origine suisse, pays où l’épandage par aspersion est la norme.
Le ballet au champ est maintenant bien rodé : après avoir consulté Google Maps pour évaluer la superficie et mettre au point le patron d’épandage, Patrick divise le champ en deux à un angle de 45 degrés et épand la moitié du lisier en amont pour finir par la seconde moitié en aval avec un tuyau déroulé plus facile à traîner. Le plus difficile? Les virages : on ne peut pas fermer une valve. On peut toutefois reculer au besoin, mais le lisier n’arrête pas sa course! « On ne peut pas vraiment faire de tour de champ », précise Patrick.
Combattre la compaction
Pour Marc-Olivier Gasser, agronome et chercheur à l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA) derrière la publication de l’Étude sur l’état de santé des sols agricoles du Québec en 2023, la compaction est le mal du siècle : les pertes de rendement dans les sols compactés sont estimées à 17 % sur l’ensemble des cultures du Québec, et les pertes financières à 450 M$.
Si la compaction de surface est surtout engendrée par la pression exercée par les pneus, celle en profondeur, plus pernicieuse, car difficile à corriger, résulte de la charge à la roue. Règle générale, on conseille de ne pas dépasser 3500 kg. « Il ne faut pas négliger le poids du timon des épandeurs sur les roues arrière du tracteur où, bien souvent, la charge à la roue est plus élevée que 3500 kg », fait valoir Marc-Olivier.
Lors d’une Caravane Santé des sols à sa ferme, Jean-Philippe a pu constater que pour son épandeur de 19 976 L (4400 gal), les charges à la roue étaient supérieures à deux fois la limite prescrite! Tracteur, enrouleur à l’avant et rampe à pendillards portée à l’arrière, l’ensemble du système de la CUMA totalise un poids d’environ 10 000 kg, ce qui respecte la charge à la roue maximale recommandée.
Complexité et adoptabilité
Comment mousser l’adoption de la dragline? « Ce n’est pas un système inaccessible, mais comme toutes les machineries en commun, ça prend des gens qui ont aussi des intérêts en commun, mentionne Jean-Philippe. C’est un système complexe à opérer. Pouvoir compter sur un opérateur dédié contribue à l’adoption. »
Ses avantages sont indéniables, et Jean-Philippe Côté en ajoute un autre, insoupçonné. « J’ai sauvé ma troisième coupe de foin avec ce système! L’épandage du lisier sous les pendillards plutôt qu’à pleine surface a beaucoup moins affecté la photosynthèse, pour une meilleure repousse en situation de sécheresse et un rendement deux fois supérieur dans cette parcelle en comparaison à une parcelle voisine. » De l’or brun pour de l’or vert! ¸
Cet article est initialement paru dans le magazine Coopérateur d'avril 2026 sous le titre « Se draguer pour la dragline,
une histoire d’amour de CUMA »