La santé au travail : une question de sens et de reconnaissance
La quête de sens et la soif de reconnaissance se cache derrière l’épuisement et le stress. Entretien avec Serge Marquis.
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Tout va vite. La capacité d’adaptation des personnes et des organisations est sollicitée au maximum, l’agriculture n’y échappe pas. Au-delà du stress, de l’épuisement professionnel et de la détresse psychologique que cela engendre chez bon nombre de travailleurs, il y a un dénominateur commun : la quête de sens et la soif de reconnaissance. Entretien avec Serge Marquis, médecin spécialisé en santé au travail, auteur et conférencier émérite.
Isabelle Éthier : Que se passe-t-il, docteur?
Serge Marquis : Ça fait plus de 30 ans que je travaille avec les organisations des secteurs public et privé, que j’accompagne des personnes qui arrivent dans mon bureau complètement démobilisées et aux prises avec les mêmes constats : « Je ne sais plus pourquoi je travaille, j’ai l’impression que je ne suis pas utile, je ne me réalise plus dans ma profession, mes valeurs ne sont plus en cohérence avec les gestes que je pose ou les décisions que je prends. » Il y a dans toutes ces réflexions une quête de sens qui provient souvent du piège de la routine, de l’usure et de l’habitude.
IÉ : Comment contourner ce piège?
SM : Je crois que la qualité de notre attention aux autres s’est effritée et les causes sont diverses. Tout s’accélère, on sent que le temps nous manque et les enjeux de nos sociétés modernes nous aspirent à toujours plus de rendements, d’efficacité, de compétitivité et de stress. Or, lorsque l’on prend du recul sur notre manière de travailler et d’entrer en relation avec les autres, on réalise que notre attention est rarement au présent. Elle est aux prises avec les inquiétudes du futur, les soucis du quotidien ou encore les tiraillements du passé.
IÉ : Est-ce l’effet du stress ambiant?
SM : C’est très lié. J’aime citer la psychiatre Sonia Lupien qui vulgarise bien ce qui se passe dans notre cerveau lorsqu’il est soumis au stress. Elle affirme que notre cerveau est fait pour détecter les menaces. Lorsqu’elles apparaissent, il s’agite et cherche à contrôler la situation pour apaiser le stress. Plus on perçoit de menaces, plus on cherche à exercer du contrôle, ce qui est tout à fait normal pour réduire les risques et s’assurer du bon fonctionnement d’une entreprise, par exemple. Ce que l’on observe, c’est que les personnes sont très souvent oubliées et que les liens de confiance entre les personnes font partie des dommages collatéraux.
IÉ : Quel est le lien avec la reconnaissance?
SM : Il est question ici d’humanité qui s’exprime au sein des entreprises et qui, par le fait même, donne du sens au travail accompli. C’est un besoin fondamental de tout individu de se sentir reconnu et utile. On perçoit souvent, et à tort, que le besoin de reconnaissance cache une forme d’immaturité ou encore un ego en quête continuel d’approbation et de validation. Or, la reconnaissance, lorsqu’elle est bien communiquée, permet de sortir du piège de la routine et de l’habitude. Mais attention à la manière dont s’exerce la reconnaissance.
5 principes de la reconnaissance au travail
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IÉ : Comment s’y prendre pour générer de la reconnaissance au sein d’une entreprise?
SM : Il y a ce qu’on appelle la reconnaissance formelle – anniversaire, départ à la retraite, etc. – et celle qui est informelle – bonjour, merci, comment vas-tu – accompagnée d’une posture d’écoute. Elles sont intimement liées l’une à l’autre. La reconnaissance formelle n’aura pas d’impact si elle n’est pas accompagnée de reconnaissance informelle. La reconnaissance des actes accomplis et des efforts déployés est tout aussi importante. Même si les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous, si l’entreprise développe cette capacité de souligner et de reconnaître les efforts fournis au quotidien, cela aura un effet de mobilisation. La reconnaissance des résultats est bien entendu à encourager, car elle crée un sentiment d’appartenance et donne du sens au travail à travers le sentiment de contribuer à la mission de l’organisation.
IÉ : Lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous et qu’il y a des gestes à corriger, faut-il le dire aussi?
SM : Effectivement. Plus vous développez vos habiletés à exprimer votre reconnaissance et à souligner les bons gestes, attitudes et façons de faire, plus vous aurez de l’écoute lorsque viendra le temps d’exprimer les correctifs à apporter.
IÉ : Au-delà de ce sentiment de se sentir utile, qu’est-ce qui donne du sens à un travail?
SM : J’aime citer le professeur et médecin Michel Vézina, de l’Université Laval, et l’enseignante Estelle Morin, de HEC Montréal, pour aborder la question du sens au travail. Reconnu pour son expertise clinique en santé publique et en médecine préventive, Michel Vézina parle de deux facteurs de protection : soit l’autonomie des personnes (ne pas se sentir toujours surveillé et contrôlé) et le soutien social (se sentir reconnu par les autres, sentir qu’on existe au sein de l’organisation). Estelle Morin, pour sa part, définit le sens comme un effet de cohérence entre le travail qu’accomplit une personne et les valeurs qu’elle porte. Si on ramène cette question à l’entreprise, cela fait ressortir l’importance d’avoir une vision et une mission qui donnent une direction et qui proposent un système de valeurs. Cela est mobilisateur pour les employés et donne du sens au travail demandé. Lorsque vient le temps de dresser la liste de ses valeurs, j’invite les entrepreneurs à ne pas se presser et à bien y réfléchir. J’aime partager ce que j’appelle les quatre valeurs universelles qui impliquent le bien commun de l’espèce humaine. C’est très éclairant et ça élargit l’horizon de pensée vers plus grand que soi.
IÉ : Quelles sont ces quatre valeurs universelles?
SM : Je vais citer l’auteur Stephen R. Covey et son livre Priorité aux priorités. Il s’agit de quatre grandes pistes de réflexion que je présente comme étant des valeurs universelles qui habitent tous les êtres humains, qu’ils en soient conscients ou non. Ce sont des valeurs fondamentales à garder en tête lorsque l’on prend du recul au sein de son entreprise et que l’on se questionne sur le bien-être et la santé des personnes qui y travaillent au quotidien.
- Vivre : prendre le temps de vivre au travail (bien manger, s’arrêter lorsque c’est possible, réfléchir et prendre des pauses, célébrer). Prendre le temps de vivre à l’extérieur du travail.
- Aimer : savoir être dans la gratitude. Aimer ce que l’on fait. Ces deux attitudes aident à se rendre présent aux autres et à soi-même. Être dans cet état d’esprit aide à développer de la collaboration autour de nous.
- Transmettre : savoir l’utilité de son travail et faire en sorte de laisser un héritage durable.
- Apprendre : ça fait du bien de sentir que l’on acquiert de nouvelles connaissances. Ça demande de l’effort, certes, mais ça ouvre les horizons et favorise l’estime de soi et le sentiment d’utilité.
IÉ : Je reviens avec la présence à donner à l’autre. Tout cela demande du temps et du temps, on en manque! Comment s’en sort-on?
SM : En fait, se ramener au présent, avoir une présence à l’autre est un exercice à apprendre, une posture à développer, car ce n’est pas plus long. Je vous cite en exemple cette infirmière qui travaille dans un CHSLD. Après avoir vécu un épisode d’impatience avec une bénéficiaire, cette infirmière a, lors de sa visite du lendemain, changé de posture en se disant : « Je vais passer le même temps pour faire mes soins, en essayant d’être pleinement présente. » Cela a tout changé et la personne soignée a même pris le temps de lui dire merci.
Une dernière réflexion
Au fil de l’entretien, Serge Marquis a partagé quelques réflexions sur le monde agricole qu’il reconnaît en tant que personne qui en bénéficie : « Le sens de ce travail est réel puisque notre survie en dépend. Je suis reconnaissant, chaque jour, à l’égard des personnes qui me permettent de me nourrir et me permettent aussi, grâce à la qualité de leur travail, de savourer la vie », a-t-il affirmé.
Qui est Serge Marquis?Serge Marquis est médecin spécialiste en santé communautaire et a complété une maîtrise en médecine du travail à la London School of Hygiene and Tropical Medicine à Londres. Il a développé un intérêt tout particulier pour le stress, l’épuisement professionnel et la détresse psychologique dans l’espace de travail. Il a étudié la perte de sens, la soif de reconnaissance et le rapport complètement névrosé qu’a l’homme moderne avec le temps. Il a également soigné un grand nombre de personnes devenues dysfonctionnelles au travail. Il est l’auteur du succès de librairie Pensouillard le hamster (Transcontinental), paru en Europe sous le titre On est foutu, on pense trop ! (Éditions de La Martinière) et du roman Egoman (Guy Saint-Jean Éditeur), édité en Europe sous le titre Le jour où je me suis aimé pour de vrai (Éditions de La Martinière), tous traduits en plusieurs langues. En 2021, il publiait JE chez Flammarion en Europe et chez Edito au Québec. |
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Cet article est paru dans le Coopérateur d'octobre 2025.