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Demain sera coopératif

En 1970, l’économiste Milton Friedman écrivait, dans un article du New York Times, que la seule responsabilité de l’entreprise était de faire des profits au bénéfice de ses actionnaires. Peu de temps après, il recevait le prestigieux prix dit Nobel d’économie. Ainsi s’est trouvée sanctionnée, bien qu’indirectement, la fameuse formule de Friedman, qui avait l’avantage de clarifier et, surtout, de simplifier la tâche des dirigeants d’entreprise, en les dédouanant de toute responsabilité sociale. 

Mais cette époque semble bien lointaine. Depuis, d’autres lauréats du même prix, tels les Amartya Sen (1998), Joseph Stiglitz (2001), Elinor Ostrom (2009), Esther Duflo (2019), de même que toute une frange d’économistes partenaires de l’INET (Institute for New Economic Thinking), bousculent la pensée dominante en économie et cherchent à s’en distancier. Friedman a perdu la cote. Le vent tourne. 

De plus en plus, on reconnaît la part de responsabilité qu’a l’entreprise envers ses diverses parties prenantes. Ainsi, en décembre dernier, alors que j’assistais à la Conférence de Montréal du Forum économique international des Amériques, j’ai entendu plaider avec ardeur pour un capitalisme responsable et humain, pour une économie plus résiliente, pour la lutte contre les inégalités et pour une croissance durable et inclusive. Bravo!

Curieusement, tout au long des trois jours qu’a duré l’évènement, aucun conférencier ni aucun panelliste n’ont fait mention de cet autre type d’entreprise qui héberge, dans son ADN, tous ces idéaux : la coopérative. Comment expliquer cette absence totale de référence coopérative dans un évènement aussi « branché »? On pourra avancer, ici, plusieurs pistes de réponses.

Tout d’abord, la coopérative est une forme d’entreprise relativement récente en comparaison de la société par actions, dont les origines remontent au XIVe siècle. Par ailleurs, force est d’admettre que les coopératives n’ont jamais beaucoup investi pour faire valoir leur nature distinctive, puisque leurs clients, en leur double qualité de propriétaires et d’usagers, leur sont – en principe, du moins – déjà acquis. Enfin, le modèle coopératif ne s’inscrit pas dans le même paradigme que les sociétés par actions, mais il en subit la pression isomorphique et peine à s’en affranchir. En effet, à la recherche de modèles et de solutions, les coopératives tendent à copier le modèle dominant, ce qui brouille quelque peu leur message. 

En décembre dernier, des membres du comité jeunesse de l’ACI (Alliance coopérative internationale) ont été invités à livrer leurs réflexions sur le mouvement coopératif. La jeune Ana Aguirre a très justement fait remarquer : « Quand on est ensemble, on se sent forts, mais dès qu’on sort du cercle confortable des gens qui partagent nos valeurs, on commence à parler à voix plus basse… » Heureusement, le monde évolue et les mentalités changent. «

Les meilleurs jours du mouvement coopératif sont devant nous », ont déclaré ces jeunes. 

Je crois, moi aussi, que les coopératives afficheront de plus en plus leur nature distinctive. Et tâcheront d’y rester fidèles, car c’est évidemment la première condition pour être crédibles. Il nous faut donc imaginer l’entreprise, au-delà de la société par actions. Nous devons collecter nos propres données, documenter nos propres expériences, conduire nos propres recherches, afin de déterminer les pratiques et façons de faire qui conviennent davantage à nos aspirations coopératives.

Ce sont les jeunes d’aujourd’hui qui feront valoir notre modèle d’affaires. Ils sont de plus en plus nombreux, ces jeunes qui voient dans la coopérative une réponse aux défis actuels. « La coopération est une solution moderne, alignée sur les objectifs de développement durable et sur les valeurs des jeunes », disait encore Ana. Or, c’est un point de vue corroboré par de récentes enquêtes menées notamment ici, auprès de jeunes Québécois. 

Oui, les temps changent. Demain sera résolument coopératif. Car il nous faudra plus que du capital financier pour relever les défis colossaux de ce XXIe siècle. Il nous faudra du capital social. Et en cela, les coopératives sont bien équipées.

Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives chez Sollio Groupe Coopératif. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

colette.lebel@lacoop.coop

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives chez Sollio Groupe Coopératif. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop