La relève et les moyens (financiers) de ses ambitions
Les coops répondent aux besoins de leurs membres : comment répondront-elles aux besoins financiers de la relève dans les prochaines années?
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Pour sa maîtrise en agroéconomie à l’Université Laval, la chercheuse Marilou Ethier a observé sa boule de cristal. Maintenant candidate au doctorat en agroéconomie à l’Université Laval, elle a réalisé son mémoire en colligeant les idées de 45 personnes issues de trois groupes – des jeunes de la relève, des acteurs du financement et des directeurs de compte – pour mieux définir dans son analyse prospective les besoins financiers de la relève qui s’établira en… 2035!
Dans une décennie, la moitié des agriculteurs québécois auront atteint l’âge de la retraite. Or, en 2021, seulement 22 % des entreprises avaient une relève identifiée, selon les données du recensement de la relève agricole qu’a consultées la chercheuse. Comment inverser cette tendance? La question est d’autant plus importante que l’établissement demande une préparation de longue haleine et que le transfert implique des enjeux humains et émotionnels complexes, rappelle celle qui est aussi auxiliaire d’enseignement.
« Le statu quo ne sera pas possible, lance la doctorante. Toutes les personnes que nous avons interviewées avaient conscience qu’il faut faire plus et que la situation actuelle est tendue. » C’est notamment la polarisation qui l’inquiète, avec une certaine disparition de la « classe moyenne agricole ». On voit se dessiner de très grosses fermes axées sur la production de masse, et de très petites dirigées vers les produits de spécialité.
Sans surprise, la barrière à l’entrée la plus considérable lors de l’établissement en agriculture est de nature financière. Alors que la relève parlait beaucoup de l’importance de bonifier le soutien public, les acteurs du financement (publics et privés) évoquaient davantage l’importance de meilleures stratégies dans l’utilisation des outils existants. Don, capital personnel, capital amical, subventions gouvernementales, prêts d’organisations locales ou régionales, microcrédit, emprunt bancaire à taux d’intérêt avantageux et au capital garanti, capital de risque dans certains cas : les instruments et les stratégies actuels sont variés, mais insuffisants. « La relève doit même parfois se tourner vers des produits financiers offerts aux particuliers! » s’étonne Marilou Ethier.
Des personnes sondées ont aussi soulevé l’idée de partenariats public-privé pour mettre au point de nouveaux outils. Et une coopérative, rappelons-le, est une entité privée.
Si la relève était un véritable projet de société, on réunirait les conditions pour que les établissements soient viables pour sécuriser notre avenir, notre patrimoine et notre sécurité alimentaire.
— Marilou Ethier, doctorante à l’Université Laval
Des idées pour les coops
Les coopératives développent depuis longtemps des programmes d’aide à la relève, pensons au Fonds coopératif d’aide à la relève agricole (formation, réseautage, rabais sur des intrants), aux sièges dédiés à la relève au sein des conseils d’administration (gouvernance) et au Prix relève Sollio (émulation), qui met en lumière des cas intéressants d’entrepreneurs ou de repreneurs dans diverses productions. Elles mettent même en place des activités sociales et de reconnaissance pour souligner les succès de leurs membres et provoquer des rencontres. Quoi d’autre?
Colette Lebel, qui a exercé des fonctions aux affaires coopératives au sein de Sollio Groupe Coopératif et de son réseau pendant trois décennies, a longtemps réfléchi aux bénéfices de coopérer et aux besoins des membres. La bachelière en agronomie n’est pas surprise de voir les besoins économiques trôner au sommet.
Certaines fermes et certains organismes, pour des projets porteurs de valeurs, utilisent le sociofinancement et les obligations communautaires, des formes de financement participatif. Colette Lebel suggère de calquer cette forme d’engagement, de « vote » pour des projets chéris par les partenaires ou les épargnants, en « budget participatif pour la relève ». Ainsi, les coops pourraient choisir d’allouer un budget prédéterminé à des projets proposés et choisis par la relève.
Autre idée novatrice qui ne manquera pas de faire réagir : Colette Lebel se rappelle un voyage d’études en Espagne lors duquel on lui avait indiqué qu’une coopérative achetait des terres agricoles en vente sur le marché pour les louer à la relève, ce qui facilitait du coup l’accès au foncier.
| Colette Lebel suggère de resserrer le lien et la loyauté entre la coop et son membre de la relève par un mécanisme de bonification de ristournes en fonction du nombre d’années consécutives de loyauté envers la coopérative. |
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Colette Lebel et Marilou Ethier estiment aussi qu’on n’a pas encore réalisé tout le potentiel de la mutualisation. Bien sûr, le réseau de Sollio soutient déjà le développement des coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA) ou de main-d’œuvre (CUMO), mais les coopératives comme Agiska, qui sont maintenant d’envergure régionale, pourraient décider d’allouer une ressource humaine au déploiement de coopératives à rayonnement géographique plus restreint où des machineries, des infrastructures et des ressources humaines seraient mutualisées. Ce n’est pas comme si les CUMA étaient très nombreuses au Québec – on compte 438 fermes par CUMA ici, alors que c’est 38 en France. « Comme l’organisation de ces services retombe sur la relève, ça complexifie ses tâches, justifie Colette Lebel. Cerise sur le sundae, le partage de ressources est un puissant antidote à l’individualisme galopant dans nos sociétés, sinon à l’isolement social des jeunes et des moins jeunes. »
Jeunes? « Il faut arrêter de réduire la relève à son âge, enjoint Marilou Ethier. Les trajectoires d’établissement sont multiples aujourd’hui. Peu importe l’âge des producteurs, on pourrait statuer que si ça fait moins de dix ans qu’ils sont établis en agriculture, ils constituent une relève, ce qui serait moins contraignant pour l’obtention de certains programmes gouvernementaux. »
Ou coopératifs!
Les propos n’engagent que les personnes interviewées dans ce texte.
Lisez le Coopérateur Agiska d'avril 2026 |
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