Survivre à la réussite

par Guylaine Gagnon

Lire le reportage La souffrance derrière la réussite

Les raisons qui motivent un entrepreneur à développer son entreprise ne sont pas toujours aussi saines qu’on peut le croire. Pierrette Desrosiers, psychologue du travail et coach en milieu agricole, a écrit un livre à ce sujet en 2010.

Son ouvrage était axé sur la vie de Jean-Paul Ouellet, cet entrepreneur agricole dont la souffrance vécue durant son enfance lui a servi de moteur pour construire un empire. Une réussite professionnelle qui ne rimait pas du tout avec le mot bonheur. Mme Desrosiers nous parle de ce phénomène assez fréquent.

Coopérateur : Qu’est-ce qui vous a incitée à écrire un livre sur l’histoire de Jean-Paul Ouellet?

Pierrette Desrosiers : Au moins trois raisons m’y ont poussée. La première est de montrer que la souffrance de Jean-Paul Ouellet, comme moteur de développement d’une grande entreprise, n’est pas unique. La honte ressentie lorsqu’on se fait rejeter, ridiculiser et humilier est un carburant absolument incroyable. Et beaucoup de réussites s’expliquent par ce carburant.

L’autre raison…

J’ai voulu briser le mythe voulant que le succès soit synonyme de bonheur. Pour atteindre ce succès, Jean-Paul Ouellet s’est fait du mal et en a fait à d’autres. En 1998, lorsque sa fille est décédée, il s’est mis à développer son entreprise de façon maladive. Sans cette rage qui agissait comme un puissant moteur, il n’aurait pas pu faire autant d’acquisitions en si peu de temps. Par contre, on l’a vu, sa réussite était fragile et éphémère. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de grande réussite d’entreprise possible, mais lorsqu’on est prêt à n’importe quoi pour réussir, travailler par exemple 90 heures par semaine, c’est signe qu’on est malade.

Vous avez parlé de trois raisons…

En effet, j’ai aussi voulu montrer que l’homme d’affaires n’est pas aussi rationnel qu’on peut le croire. Il faut savoir à quel point les émotions prennent de la place dans notre vie et, par conséquent, dans les décisions d’affaires. C’est la raison pour laquelle la gestion des émotions est fondamentale pour réussir.

En affirmant que les décisions d’affaires ne sont pas aussi rationnelles qu’on peut le croire et qu’une personne qui accepte de travailler régulièrement 90 heures par semaine n’est pas équilibrée, vous risquez d’offusquer beaucoup de gens. Les longues heures de travail sont très valorisées à notre époque.

C’est vrai, mais je crois que plus on aura des leaders en bonne santé, meilleure sera notre société. Les dirigeants menés par une ambition démesurée risquent d’exiger les mêmes standards de leurs employés et de créer un environnement malsain. Les conséquences possibles? Des problèmes de santé pour eux-mêmes, des décisions d’affaires inadéquates et des burnouts chez le personnel. Les leaders qui sont sains prennent des décisions saines pour leur entreprise, pour la société et pour l’environnement. Des individus déséquilibrés prennent des décisions déséquilibrées.

Comment prévenir qu’une blessure de jeunesse ou une maladie fassent tant souffrir les personnes concernées et leur entourage?

Il faut d’abord prendre conscience de nos blessures. C’est la première chose que Jean-Paul a dû faire, car il était totalement inconscient des raisons qui le poussaient à développer son entreprise. Ensuite, il est nécessaire de travailler à réparer ses blessures, à se pardonner et à pardonner aux autres. Enfin, il faut apprendre à vivre en gérant ses émotions. Très souvent, cette grande démarche nécessite une aide extérieure. Surtout lorsque les blessures sont importantes, comme celles que Jean-Paul portait.

Pourquoi le burnout, la dépression ou toute faiblesse normale de l’être humain demeurent-ils si tabous dans le monde des entrepreneurs et des hauts gestionnaires?

C’est parce que ça ne va pas avec l’idée qu’on se fait de l’homme d’affaires qui est fort, maître de sa vie et au-dessus de tout. Mais sachez que se croire fort et parfait nous rend vulnérables, parce qu’on ne se protège pas. Jean-Paul Ouellet dit souvent : « Je suis devenu fort quand j’ai compris que j’étais faible. » 

Pour obtenir le texte complet, écrire à : cooperateur@lacoop.coop

 

À propos de Pierrette Desrosiers : Pierrette Desrosiers est la première psychologue du travail et coach spécialisée à intervenir dans le milieu agricole.Cette «psycoach» croit fermement qu’il existe entre le milieu agricole et celui du milieu corporatif une nette similitude. Issue d’une famille d’agriculteurs et conjointe d’un producteur agricole depuis plus de 30 ans, Pierrette Desrosiers s’est continuellement intéressée au milieu agricole. Elle s’intéresse entre autres aux nombreux défis humains dans le milieu agricole, ainsi qu’au milieu corporatif.


Pour en lire plus sur le sujet : 

 

 

Portrait de Guylaine Gagnon

QUI EST GUYLAINE GAGNON
Guylaine a grandi sur une ferme dans la région de Lanaudière. Intéressée par l’écriture, elle ne croyait pas qu’un jour elle combinerait son métier à celui de ses parents. Embauchée en 1991 comme secrétaire-correctrice, Guylaine a depuis gravi les échelons jusqu’à la fonction de rédactrice en chef du Coopérateur.

guylaine.gagnon@lacoop.coop

 

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