Vers de terre et mégadonnées

par Colette Lebel

Lire toutes les « Pause-Pensée »
Archives

Les porteurs d’espoir se font rares de nos jours. Et lorsqu’ils se manifestent, on les trouve gentils et naïfs. Franchement, il faut du courage pour afficher son optimisme aujourd’hui. C’est sans doute ce qui m’a plu dans le livre Les agriculteurs à la reconquête du monde, cosigné par Maximilien Rouer, ingénieur agronome, et Hubert Garaud, agriculteur et président de la coopérative agricole française Terrena.

Rouer et Garaud s’adressent aux Français, mais leurs réflexions sont tout aussi pertinentes pour le contexte agricole québécois. Les auteurs proposent une vision rassembleuse, en qualifiant d’indécente et d’irresponsable cette attitude qui consiste à opposer les différents types d’agriculture. Ils en appellent à une agriculture inclusive, forte du meilleur des deux mondes : celui de l’agriculture biologique et celui de l’agriculture traditionnelle.

Les auteurs ne font pas dans l’angélisme, cependant. En matière de pollution et de malbouffe, ils reconnaissent que l’agriculteur a sa part de responsabilité. Il a fait confiance à la logique du productivisme et aux pratiques modernes prônées lors de la révolution verte, sans faire sa propre réflexion sur ses choix personnels. Cela étant avoué, les auteurs rappellent que tout le monde en a profité et qu’on peut désormais compter sur une production de nourriture en grande quantité et à un coût avantageux – ce que l’approche biologique n’a pas encore réussi à faire.

Reste qu’aujourd’hui, il est temps de corriger les défauts du système. À la ferme, tout d’abord, on devra cesser de rechercher la production maximale et mettre plutôt l’accent sur le point optimal de production, qui correspond à la taille de l’exploitation capable de garantir une performance durable d’un point de vue économique, social, environnemental et prenant en compte le bien-être animal. Rouer indique qu’il a établi, comme consultant pour une ferme laitière française, ce point à environ 200 vaches. Bien sûr, une autre ferme pourra présenter un résultat quelque peu différent, mais l’important est de bien distinguer entre le maximum possible et l’optimum désirable.

Cet optimum étant trouvé, c’est ensuite dans la création de valeur que l’agriculteur cherchera les occasions d’affaires. En misant sur la diversité ainsi que sur la qualité des élevages et des cultures, et en passant de la vente de produits à la vente de solutions au consommateur, l’agriculteur pourra se garantir une rentabilité satisfaisante. La question de la diversité est ici primordiale, car, rappellent les auteurs, en raison des changements climatiques, certaines génétiques se verront à l’évidence déclassées par l’arrivée de nouveaux insectes, champignons et bactéries. L’agriculteur sera donc avisé d’entretenir une bonne sélection de caractères génétiques.

Ainsi, on s’inspirera de l’agriculture biologique en adoptant des pratiques plus respectueuses de l’environnement et en restaurant une saine biodiversité, et on fera grand usage des nouvelles technologies promues par l’agriculture traditionnelle. On célèbrera le mariage heureux des vers de terre et des mégadonnées, se réjouissent Rouer et Garaud.

Le monde agricole sauvera l'humanité, en préservant un modèle social désirable, des paysages agréables et une alimentation saine, tout en luttant efficacement contre les changements climatiques.

Cet heureux mariage sera acclamé par tous les maillons de la chaîne. Ils établiront alors entre eux de nouveaux types de rapports, plus équitables et plus transparents. Rouer et Garaud font d’ailleurs part de toute une série de propositions pour assainir les relations, notamment celle d’installer des milliers de webcams dans les élevages. L’image de l’agriculteur, expliquent-ils, est durement mise à mal par quelques vidéos qui circulent sur Internet et présentent des comportements dégradants, lesquels, on le sait, ne sont pas représentatifs de l’ensemble. La ferme « ouverte », comme ils l’appellent, aurait l’avantage de témoigner des bonnes manières pratiquées par la grande majorité des agriculteurs.

Enfin, lorsque chacun des maillons, de la terre à la table, aura reconnu son interdépendance envers les autres éléments de la filière, qu’on aura une véritable stratégie agricole, appuyée d’une politique digne de ce nom, alors là, Rouer et Garaud en sont convaincus, le métier d’agriculteur redeviendra un des plus beaux du monde.

Lire toutes les « Pause-Pensée »
Archives

Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

0 Commentaires