Silos et ponceaux

par Colette Lebel

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Nous sommes à l’ère de l’information. Plus besoin d’accumuler les coûteuses encyclopédies à la maison ou de se déplacer en bibliothèque pour les consulter : on trouve réponse à tout, très facilement, en interrogeant Internet. L’accès à la connaissance n’est plus un luxe réservé à l’élite. Tout le monde, ou presque, en bénéficie à très peu de frais. Quelle avancée pour l’humanité!

Grâce aux savants calculs algorithmiques, les résultats que nous obtenons en interrogeant Internet tirent leur pertinence des recherches que nous, ou des gens comme nous, avons déjà effectuées. Et c’est très utile, étant donné la formidable quantité d’information disponible! Ainsi, par quelque obscur amalgame, la machine nous assigne des préférences et nous offre des contenus qui devraient nous intéresser. Nous pouvons alors approfondir nos théories, accroître nos connaissances et nous joindre à des réseaux de gens qui s’intéressent aux mêmes choses que nous. Facile et passionnant!

Il y a par contre un côté sombre. Autrefois, la simple lecture d’un journal nous exposait à toute l’information disponible, que cela nous plaise ou non. Nous devions lire, minimalement, les grands titres pour ensuite décider si nous allions poursuivre la lecture ou non.

Avec Internet, l’information vient à nous selon des préférences assignées; c’est comme si on nous offrait désormais une encyclopédie tronquée, dont on n’aurait conservé que les pages que les gens comme nous préfèrent habituellement. Et sans nous en rendre compte, nous nous enfonçons de plus en plus dans nos paradigmes. Nous nous érigeons d’immenses silos de croyances, jamais mises au défi par ceux qui ne pensent pas comme nous. Et c’est très confortable, avouons-le.

Mais attention : c’est ainsi que les opinions se polarisent. On ne sait plus où se situe l’autre qui pense différemment, lequel ne sait pas davantage où on se situe. On en vient même à oublier qu’il existe d’autres perspectives, d’autres courants de pensée que ceux auxquels on adhère. Il devient alors impossible de parvenir à un véritable partage, à des efforts concertés pour le bien commun, à la simple reconnaissance de l’autre dans sa différence. Les positions se cristallisent. On ne se comprend plus. On se méfie. On se confronte. Danger.

Plus que jamais, une bonne culture générale devient nécessaire au maintien harmonieux de notre vie en société. Les cours d’histoire et de philosophie, comme autant de fenêtres sur le monde, doivent être maintenus et valorisés. L’éducation à la coopération, par ailleurs, devrait être incluse dans tout parcours scolaire, parce que la coopération oblige au dialogue, à l’ouverture aux autres, à l’empathie.

Impérativement, il nous faut des espaces de connaissance partagée, qui agissent comme autant de ponceaux permettant les échanges pluralistes, sains et respectueux.

Pour reprendre l’idée de Peter Drucker, auteur de nombreux livres, il nous faut être des femmes et des hommes en forme de T. La partie verticale de la lettre T représente la connaissance pointue que nous avons acquise, notre expertise, mais la partie horizontale nous amène à rester ouverts, à coopérer avec les autres, qui, étant différents de nous, ont quelque chose à nous apprendre.

De son côté, Yves Citton, professeur à l’Université Grenoble-III et auteur de Pour une écologie de l’attention, recommande d’adopter, pour s’informer, « des stratégies de dispersion permettant, par le jeu du hasard et de l’intuition, de trouver ce que l’on ne cherche pas. Et ainsi de se connecter à d’autres points de vue qui nous amènent à enrichir, élargir, nuancer notre compréhension du monde. »

Certes, les technologies de l’information ouvrent de fantastiques possibilités, de la création de nouvelles solidarités au renouvellement de la démocratie dans un univers pair-à-pair. Il y a là un incroyable potentiel. Mais prenons garde aux gigantesques silos en émergence : ils pourraient appauvrir la pensée humaine, nous couper de la diversité des opinions et nourrir le conformisme béat. Assurons-nous donc de bien entretenir nos ponceaux et de nous y pointer de temps en temps.

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Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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