Les monnaies coopératives

par Colette Lebel

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On connaît bien les monnaies traditionnelles, ces monnaies issues par l’État et qui nous servent à payer les impôts. Mais il y a aussi les monnaies coopératives. En fait, pour être précise, je dois ajouter que certains auteurs appellent ces dernières « monnaies complémentaires », tout simplement. Cependant, un des plus grands experts internationaux sur la monnaie, Bernard Lietaer, privilégie l’appellation « monnaies coopératives », parce que ces monnaies s’appuient toutes, invariablement, sur la solidarité.

Je m’y suis intéressée lorsqu’un article publié récemment dans Alternatives économiques a retenu mon attention : « Le coopek vise haut ». Mais de quoi diable parle-t-on? me suis-je demandée. Apparemment, le coopek est la dernière venue des monnaies coopératives. C’est une monnaie uniquement numérique, à parité avec l’euro. Elle vise à développer une activité économique sans spéculation, sans placement à terme, sans délocalisation, sans frais de transaction et sans intérêts, tout en favorisant les achats locaux. Cette monnaie est reconnue à la grandeur de la France.

Parmi ses promoteurs, on retrouve Biocoop, Enercoop, le Crédit coopératif et la coopérative financière La Nef. Tout est fait selon les prescriptions. C’est La Nef qui « garantit la valeur de la monnaie en mettant en réserve, sous forme d’euros, le montant des coopeks échangés, conformément à l’obligation légale », explique-t-on dans l’article. Les promoteurs veulent en faire une monnaie d’investissement pour les entreprises d’économie sociale, en accompagnant les transitions énergétique, alimentaire et sociale. Le coopek a été lancé l’automne dernier, mais on a de grandes ambitions pour lui. D’ici 2020, on espère mettre en circulation 15 millions de coopeks et susciter l’adhésion de 15 000 entreprises et de 50 000 particuliers. Tout un programme!

J’ai eu le goût d’en savoir plus long sur ces monnaies particulières et me suis donc plongée dans le livre Réinventons la monnaie!, de l’expert Bernard Lietaer et de la journaliste irlandaise Jacqui Dunne. Les auteurs rappellent la fascinante histoire de la monnaie, de la frappe de pièces d’or jusqu’à la monnaie papier. Ils décrivent les multiples formes que la monnaie a prises au fil du temps, jouant de créativité et d’efficacité pour mieux répondre aux besoins des collectivités.

Les monnaies coopératives, expliquent-ils, ont existé sous plusieurs formes, depuis longtemps, mais elles prennent soudainement un essor.

Des études récentes indiquent qu’il existerait aujourd’hui environ 4000 monnaies coopératives dans le monde. En fait, les auteurs notent que, dans les temps de crise, les monnaies coopératives prennent le relai des monnaies classiques et jouent un rôle tampon en dynamisant les économies régionales, en valorisant du travail et des ressources non rémunérés, et en contribuant à l’économie réelle.

Ces monnaies n’ont pas la prétention de remplacer les monnaies nationales traditionnelles. Elles viennent plutôt les compléter en ouvrant vers d’autres systèmes de valeurs, pour créer un écosystème plus stable. Étant issue du crédit bancaire et portant intérêt, la monnaie classique engendre la rareté et la compétition, disent Lietaer et Dunne. C’est avant tout une monnaie d’épargne; lorsqu’elle circule, il faut qu’elle offre un bon rendement à court terme, sinon on préfèrera la laisser dormir et en encaisser simplement les intérêts.

Les monnaies coopératives, par contre, circulent toujours plus vite que les monnaies traditionnelles. Il y a, quelque part, ce désir qu’ont les gens de faire ensemble, de s’inscrire dans un milieu et d’y améliorer les choses.

On pourrait dire que c’est la résilience qui s’exprime par les monnaies coopératives. Et comme elles soutiennent des projets collés aux besoins des collectivités, qu’elles sont administrées par et pour leurs utilisateurs, elles tissent des liens et arrivent à reconstruire le capital social qu’on a, peut-être, trop longtemps négligé.

J’aime bien ce concept de monnaies coopératives. Par les temps qui courent, ponctués de crises bancaires et de krachs monétaires, il n’est pas étonnant que ce type de monnaie prenne du galon. Sa pertinence semble tout à fait justifiée. Il convient de reconnaître, une fois de plus, la contribution de la diversité à l’équilibre des systèmes, quels qu’ils soient.

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Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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