Le véganisme : un dossier controversé

par Colette Lebel

Au printemps dernier, une enquête du Dr Sylvain Charlebois, de l’Université Dalhousie (Nouvelle-Écosse), révélait que 2,3 % des Canadiens – surtout des milléniaux – se déclaraient végans. Or le véganisme, c’est assez radical comme posture. Les végans refusent systématiquement l’utilisation des animaux : pas d’aliments d’origine animale, pas de cuir, de laine ni de duvet, pas de médicaments testés sur des animaux, etc.

Marginaux, ces 2,3 %? Peut-être, mais la tendance se dessine très clairement. En fin d’année 2018, on pouvait lire dans le très sérieux magazine The Economist que le véganisme sera la grande tendance de l’année 2019. L’industrie de production d’aliments végans est en plein essor, semble-t-il. Même Tyson Foods, premier exportateur de bœuf américain, vient d’acheter des actions de Beyond Meat, fabricant de boulettes de « viande végétale ». Au cours du premier semestre 2018, les ventes des produits végans ont crû 10 fois plus vite que celles des denrées alimentaires en général.

Aux États-Unis, les magasins d’alimentation végane sont légion. Certains ont même déjà acquis une réputation mondiale : le Vegan Heaven, situé à Seattle, et le Heymaker’s, à Brooklyn. Et du côté de l’Europe, c’est l’Allemagne et l’Autriche qui semblent être en tête de peloton. Dans ces deux pays, les restaurants tout comme les supermarchés ne peuvent pas ne pas proposer de produits végans. Impossible, dit-on!

Mais pourquoi les gens deviennent-ils végans? Ils disent que l’élevage est synonyme de maltraitance animale, de gaspillage et de pollution, et que la viande est liée à bien des maladies, allant des troubles cardiaques jusqu’au cancer du côlon. Il se trouve par contre des influenceurs qui déboulonnent l’argumentaire végan. Citons notamment Jocelyne Porcher, directrice de recherches à l’Institut national de la recherche agronomique (France), et les écrivains Paul Ariès et Frédéric Denhez, qui ont cosigné, au printemps dernier, la tribune « Pourquoi les végans ont tout faux », publiée dans Libération. Ainsi que le chercheur en nutrition Keir Watson, qui a écrit l’article « Soyez écolo, mangez de la viande! » Même le biologiste Allan Savory, jadis antiélevage, milite aujourd’hui en faveur des troupeaux et du pâturage.

D’abord, tous disent que les animaux et leurs éleveurs sont les premiers gardiens du territoire et que, sans eux, il nous faudrait des robots brouteurs pour entretenir, en milieu rural, ces paysages qu’on aime tant. De surcroît, c’est l’élevage qui maintient la santé des sols, car, soutiennent-ils, rien ne permet de préserver aussi efficacement la biodiversité des terroirs que les herbivores, avec leurs excréments, leur urine et leurs sabots.

Ensuite, si nous arrêtons tous de manger de la viande et convertissons les pâturages en parcelles cultivées, nous ne tirerons pas le meilleur de nos ressources. Car bien des terres en pâturages ne sont pas propices aux grandes cultures. En plus, nous devrons jeter les céréales déclassées pour l’alimentation humaine, qui sont actuellement valorisées en alimentation animale. Beau gaspillage!

Et puis, qu’est-ce qu’on ferait de nos animaux d’élevage? L’humain travaille et vit avec des bêtes depuis 12 000 ans. Ces animaux sont désormais partie prenante du monde humain autant que de leur propre monde. Nous les avons domestiqués; nous ne pourrions pas simplement les retourner à la nature. Nous en sommes désormais responsables.

Il reste le côté santé. Si on concède que manger trop de viande n’est pas bon, on dit aussi que devenir végan, c’est se condamner à manger beaucoup de produits transformés ou concoctés en laboratoire, et s’exposer à une déficience de vitamine B12, absente des végétaux.

Bon. Rien n’est simple dans ce débat. On devrait sans doute manger moins de viande et, par solidarité, adopter un régime alimentaire qui soit soutenable et accessible à tous les habitants de la planète. Mais que ça plaise ou non, l’humain est un omnivore. Manger de la viande fait partie de notre histoire; c’est un acte fondateur, lié à un rituel de partage. Je crois qu’il serait plus avisé de retrouver le sens originel de notre régime carné et d’honorer, dans le respect et sans culpabilité, le sacrifice animal qu’il commande.

Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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