La quatrième révolution industrielle

par Colette Lebel

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Le dernier Forum économique mondial, tenu en janvier à Davos (Suisse), aura été l’occasion de prendre conscience de l’avènement d’une nouvelle révolution industrielle.

Il y eut la première révolution, à la suite de l’invention de la machine à vapeur; puis la deuxième, avec la maîtrise de l’électricité et la production de pétrole; ensuite la troisième, qui fut propulsée par l’informatique.

Aujourd’hui, nous entrons déjà dans la quatrième, caractérisée par la fusion des sphères numériques, physiques et biologiques.

Réjouissant et terrifiant à la fois.

Réjouissant, parce que se présentent maintenant de nouvelles possibilités technologiques, capables de nous rendre d’immenses services. Prenons le robot Rosa, par exemple, qui peut assister les neurochirurgiens et contribuer à diminuer les risques liés à de délicates opérations au cerveau. Ou le minirobot Oz, qui peut désherber 100 m de poireaux en 20 à 30 minutes, de façon très efficace et sans aucun herbicide. Pensons aussi à tous les autres robots industriels qui pourront accomplir, à la place de l’humain, des tâches pénibles ou dangereuses. Et plus encore : il y a lieu de croire que le partage et le traitement d’une quantité extraordinaire d’information vont enfin permettre la convergence de tous les efforts de lutte contre la pauvreté, la criminalité ou la pollution. Voilà la part du rêve.

Mais cette révolution a aussi un côté sombre. On dit qu’elle entraînera la perte de cinq millions d’emplois d’ici cinq ans, dans une quinzaine de pays – tant développés qu’émergents. On dit qu’elle sera porteuse d’un immense potentiel de destruction, qu’un simple accident ou de la pure malveillance pourraient libérer. On dit aussi que l’homme perdra le sens du privé, tel qu’on l’entend aujourd’hui, et qu’on pourra lire en lui comme dans un livre ouvert – ce qui peut, à long terme, avoir des effets dramatiques sur la nature humaine.

Déjà, des assureurs font appel à la médecine prédictive : en couplant une multitude de données personnelles et collectives, ils font des prédictions sur la santé de leurs clients et modulent leurs primes en conséquence. Si l’on poursuit dans cette veine, certains observateurs redoutent la fin de la mutualité. Car en effet, pourquoi rester solidaire quand on se sait doté d’un bon capital génétique et qu’on a adopté un style de vie conformiste? Le domaine de la santé sera-t-il le théâtre de la montée en force d’un individualisme radical, qui envahira par la suite les autres domaines d’activités humaines? Et qu’adviendra-t-il alors de nos capacités d’empathie et de solidarité?

Dans son livre La convivialité (1973), l’auteur et humaniste Ivan Illich anticipait déjà un « retournement des outils » contre leur maître. Plus récemment, dans une entrevue à la BBC, c’est le célèbre astrophysicien Stephen Hawking qui a sonné l’alarme. L’intelligence artificielle évolue tellement vite, a-t-il dit, qu’il faut sans tarder établir des règles éthiques pour encadrer le développement des nouvelles technologies, afin de les confiner au seul rôle qui leur convienne : celui de serviteur, et non de maître.

Mais je refuse de jouer les prophètes de malheur. J’ose croire que l’humanité saura faire preuve de vigilance. En gestion des risques, on dit qu’il faut évaluer la probabilité et l’impact de chacun des risques auxquels on est soumis. Si la probabilité de réalisation du scénario pessimiste varie selon les observateurs, on conviendra que l’évaluation de l’impact d’un « retournement des outils » laisse peu de place à la divergence d’opinions. Nous serions donc avisés de cultiver comme jamais notre humanité. Avec ferveur. Afin de la préserver dans ce qu’elle a de meilleur et que la machine ne pourra jamais développer : son imagination, son empathie, son altruisme.

Alors seulement la quatrième révolution industrielle pourra devenir l’ancrage d’une nouvelle conscience collective, basée sur la coopération et éclairée d’une compréhension commune d’un destin partagé. Car, qu’on le veuille ou non, nous sommes tous liés dans cette grande aventure de l’évolution de l’homme. Pour le meilleur et pour le pire. 

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Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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