Lettre au premier ministre

par Ghislain Gervais - président

Finalement, l’excitation du premier tour de tracteur fut de courte durée, et il a fallu attendre quelques semaines avant de pouvoir achever, à toute allure, les semis. Voici l'essentiel des propos de la lettre que, dans l’intervalle, j’ai adressée au premier ministre du Canada en votre nom :

Le Canada s’engagera bientôt dans la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain avec les États-Unis et le Mexique. Si nous nous réjouissons que ces négociations ne soient pas source d’inquiétude pour vous, ainsi qu’on a pu le lire dans les médias en mars dernier, vous devez savoir qu’elles sont un sujet d’importantes préoccupations pour les producteurs agricoles et l’industrie agroalimentaire du pays.

Et il y a de quoi, si on compare les acteurs en présence de part et d’autre de notre frontière. La taille des fermes aux États-Unis, les milliards qui y sont versés en subventions aux exploitants et les modes de production qui y sont pratiqués défient l’imagination. En soi, cette comparaison suffirait à justifier notre inquiétude.

Aujourd’hui, ce n’est cependant pas là que se situe notre propos.

L’agriculture est une activité économique importante au Canada. Mais c’est d’abord et avant tout une activité profondément humaine, une histoire d’hommes et de femmes qui, souvent, d’une génération à l’autre, se sont succédé pour faire en sorte que leurs concitoyens aient accès à des produits de haute qualité. En fait, nos agriculteurs pratiquaient une économie de proximité bien avant que cette expression ne soit à la mode.

L’agriculture au Canada, c’est aussi une façon particulière de concevoir notre pays. Tout en étant robuste et innovateur, notre secteur s’impose comme une partie de notre identité collective, comme le reflet de nos valeurs et du respect que nous portons, par exemple, à la famille, au territoire et à l’environnement.

Chaque jour, nos agriculteurs modernisent leurs pratiques, recourent à des technologies plus performantes et plus écologiques, diversifient leur offre de produits et participent à notre rayonnement mondial. Ils font la démonstration de la pertinence d’un modèle – celui de la gestion de l’offre – qui permet aux producteurs, aux transformateurs et aux consommateurs d’y trouver leur compte, tout en assurant la sécurité alimentaire de tous.

C’est aussi ce modèle qui permet à nos agriculteurs de vivre décemment de leur métier, malgré un contexte climatique qui ajoute considérablement à leurs coûts de production et la proximité de prédateurs agroéconomiques qui rêvent de maximiser davantage leurs profits en entrant dans nos fermes et nos supermarchés, sans tenir compte du dommage que cela causerait à nos économies régionales.

Le Canada s’est construit grâce à la détermination et à l’énergie de pionniers qui voulaient bâtir un monde meilleur, dans le respect des valeurs humaines les plus admirables : l’honnêteté, l’entraide, la solidarité et l’équité – des valeurs profondément ancrées chez les membres de La Coop fédérée. Et l’histoire de ces pionniers a connu un succès retentissant, jusqu’à ce jour, sans qu’on ait eu à céder au chant des sirènes des ayatollahs du libéralisme économique.

En 1994, de nombreux pays convenaient d’offrir un traitement particulier à la culture dans le cadre de certains grands traités internationaux. C’est ce qu’on a appelé « l’exception culturelle », qui était destinée à faire contrepoids à l’omniprésence de la culture américaine sur la planète.

Aujourd’hui, nous vous demandons de faire une « exception agricole », afin de continuer à favoriser l’épanouissement de nos concitoyens – et de leurs entreprises – qui travaillent chaque jour à alimenter le Canada. Afin, aussi, de pouvoir continuer à assurer les Canadiens que les aliments qu’ils achètent et consomment sont conformes à nos valeurs ainsi qu’aux normes de qualité et de sécurité auxquelles ils ont droit.

Les choix politiques et économiques que fera bientôt le Canada sur l’autel du libre-échange auront des répercussions sur de nombreuses générations à venir. Pour cette raison, notre agriculture ne saurait être ramenée au rang de simple monnaie d’échange.

Sur ce, bon été!

 

0 Commentaires