Le scandale

par Ghislain Gervais - président

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Avec la saison des récoltes qui battait son plein, vous avez peut-être manqué le scandale de l’heure. Je ne parle pas ici du scandale de Hollywood, avec Harvey Weinstein, ni de ceux de chez nous, avec Gilbert Rozon et Éric Salvail, qui soulèvent des questions de société préoccupantes.

Non, je parle d’un scandale qui n’a pas eu la couverture de presse qu’il mérite, étant donné que les trois autres ont pris toute la place.

Alors qu’un retrait de l’Accord de libre-échange nord-américain est quelque chose que le représentant américain au commerce, Robert Lighthizer, et le président Trump évoquent régulièrement et considèrent comme une solution de rechange à un nouvel accord avec le Mexique et le Canada, le Bureau du représentant américain au commerce n’a analysé aucun scénario sur ce que signifierait la fin de l’ALÉNA pour les États-Unis.

L’ALÉNA est pourtant un des plus importants accords commerciaux, en ce qu’il a créé la plus vaste zone de libre-échange au monde, regroupant près de 480 millions de personnes. Chaque minute, il y a pour 1,4 million $ de produits et services échangés entre le Canada et les États-Unis – soit près de 750 milliards $ d’échanges l’an dernier.

De l’avis de beaucoup, l’idée que l’administration Trump prenne des décisions qui affecteront des millions d’emplois américains sur la seule base de l’idéologie, et sans véritable analyse économique, est un fait effrayant.

Ce gouvernement improvise. La situation appellerait pourtant à une approche structurée. La renégociation visant la modernisation de l’ALÉNA crée de l’incertitude et perturbe les chaînes d’approvisionnement et de valeur nord-américaines, ce qui freinera les investissements. Pas nécessaire d’y ajouter la menace d’un chaos économique.

Dans ce contexte, pas surprenant que le gouvernement américain ait déposé sur la table de négociation une demande en vue de mettre fin à la gestion de l’offre et de bénéficier d’un accès total au marché canadien du lait, des œufs et de la volaille.

Cette demande s’ajoute à une série de positions controversées : la demande que 50 % des pièces automobiles soient fabriquées en sol américain; l’abolition du mécanisme de règlement des différends; l’introduction du Buy American Act, qui restreindrait l’accès des entreprises canadiennes aux appels d’offres publics, ou encore d’une clause qui mettrait fin à l’ALÉNA après cinq ans.

Nombreux sont ceux qui pensent que ces demandes ont pour seul objet de faire dérailler les négociations et de justifier le retrait américain de l’ALÉNA.

Le Canada et le Mexique ont eu la bonne attitude dans ce contexte, en gardant la tête froide devant ces demandes inadmissibles et en disant vouloir poursuivre la négociation jusqu’à ce qu’on en arrive à un accord gagnant-gagnant.

Mais compte tenu de la faible population de notre pays, l’économie canadienne a besoin du commerce international pour prospérer et, à cet égard, il est intéressant d’entendre que les négociations pour la conclusion du Partenariat transpacifique (PTP) sans les États-Unis semblent sur la bonne voie.

Le Japon est le deuxième marché en importance pour le porc québécois, et la conclusion l’an dernier d’une entente de libre-échange entre le Japon et l’Union européenne pourrait nous placer dans une situation précaire si nous n’obtenons pas les mêmes conditions d’exportation.

Il faudra cependant être vigilant pour que les concessions consenties dans la négociation initiale de l’ALÉNA, dans les secteurs sous gestion de l’offre, afin de satisfaire nos voisins américains, ne soient pas reconduites de facto dans la nouvelle entente.

Il faudrait aussi que nos gouvernements comprennent que, pour nourrir une population en croissance dans un contexte de conditions climatiques extrêmes, ils devront développer et partager une vision qui prendrait davantage en compte le fait que les denrées alimentaires ne sont pas que des objets de commerce, mais des biens de nécessité vitale, qui portent en eux une forte charge culturelle.

En somme, il faut cesser d’utiliser l’agriculture et l’alimentation comme monnaie d’échange pour d’autres enjeux de commerce.

Je vous laisse sur ces réflexions et vous souhaite à l’avance un joyeux temps des Fêtes, loin de ces préoccupations.

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