Voir plus large en production laitière

par Pascal Labranche

Crédit photo : Étienne Gosselin

Vu la baisse du prix du lait, de nombreux producteurs se posent la question : qu’est-ce qu’on fait maintenant?

Bien sûr, les éléments de base sont toujours vrais : mesurez-vous à d’autres entreprises, prenez soin de respecter les recommandations (programmes alimentaires, fertilisation), n’élevez pas trop d’animaux de remplacement si vous ne pensez pas faire d’argent avec eux, produisez du lait… Mais quelquefois, il y a une limite à ce qu’on peut accomplir avec ce qu’on a. Que faire alors?

C’est là qu’il faut voir plus large. Notre cerveau fonctionne beaucoup avec des paradigmes, particulièrement en gestion. D’après Wikipédia, « un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent qui repose sur une base définie […] dont les lois ne doivent pas être confondues avec celles d'un autre paradigme et qui, le cas échéant, peuvent aussi faire obstacle à l’introduction de nouvelle solutions mieux adaptées.»

En production laitière québécoise, l’un des plus beaux paradigmes se situe juste au sud de notre frontière. Je crois que personne ne veut vraiment changer de place avec les producteurs états-uniens, mais avec un peu d’ouverture d’esprit, on peut comprendre comment ils essaient de s’adapter à un prix du lait plus bas. Y a-t-il des leçons à tirer? Si l’on prend les chiffres d’un État dont la situation est similaire à celle du Québec (l’État de New York), publiés par le département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) pour l’année 2014, quels sont les écarts avec nos coûts de production? La méthodologie de calcul des coûts de production n’est pas identique, mais plusieurs parallèles peuvent être établis.

Tout d’abord, il y a des similitudes sur certains points, principalement les coûts d’alimentation et les frais vétérinaires. Les coûts d’alimentation des producteurs de cet État frôlent les 22 $/hl pour les aliments achetés, 18,68 $/hl pour les aliments produits à la ferme et 0,32 $/hl pour les pâturages, ce qui nous donne 41 $/hl pour l’ensemble du troupeau. Ce chiffre est en fait supérieur à celui du Québec (autour de 35 à 37 $/hl actuellement). Quant aux frais vétérinaires, ils se situent à 2,66 $/hl, ce qui est comparable aux nôtres. Donc, globalement, ce n’est pas par les frais directs relatifs aux vaches que les Américains se distinguent de nous.

Cependant, leurs coûts de production sont beaucoup plus axés sur la maximisation de l’utilisation du capital. Ainsi, il n’est pas surprenant de voir que les frais fixes sont plus bas. Au total, les frais fixes représentent environ 22 $/hl, si on enlève les frais de main-d’œuvre de 9,32 $/hl (comparativement à une fourchette de 10 à 12 $/hl ici). Il ne leur reste donc qu’environ 12,68 $/hl pour couvrir l’ensemble des autres frais fixes (y compris les intérêts).

On note un écart intéressant dans le poste de dépenses « taxes et assurances », qui tourne autour de 0,78 $/hl, alors qu’il oscille entre 2,10 à 2,50 $/hl au Québec. Bien sûr, cette situation s’explique par les bâtiments généralement plus rudimentaires aux États-Unis, qui se répercutent sur leurs coûts de production.

Et il ne faut pas oublier l’endettement, qui fait mal aux producteurs québécois. Prenons l’exemple d’un producteur qui a un endettement de 300 $/hl : à un taux d’intérêt de 4 %, c’est tout de même 12 $/hl. Il est quasi impossible qu’un producteur américain s’endette autant, car il ne pourrait pas faire face à ses obligations financières.

Une leçon à tirer est de faire particulièrement attention aux investissements qui ont un impact sur les frais fixes à long terme. Sur ce point, les coûts de production américains reflètent une plus grande réserve (pas toujours par choix) au chapitre de ces investissements. Si vous envisagez la construction d’un nouveau bâtiment, l’achat d’un nouvel équipement ou d’une nouvelle machine, prenez le temps de considérer les impacts directs et indirects (exemple : les taxes municipales ou les assurances) et de calculer le rendement de l’investissement. Si ce rendement est excellent, l’endettement sera beaucoup moins lourd à porter; sinon, pourquoi ne pas examiner d’autres possibilités?

Voici un exercice très intéressant et pertinent : dressez la liste des investissements à faire pour les prochaines années, tant pour la machinerie que les bâtiments (rénovations et construction). Calculez le rendement de chacun de ces investissements et mettez l’accent sur les plus rentables. Vous serez ainsi en mesure de mieux planifier vos investissements sur plusieurs années. Ensuite, suivez votre plan d’action et tenez-vous à votre liste.

C’est tout un changement de paradigme, mais vos coûts de production s’en porteront mieux.

Portrait de Pascal Labranche

QUI EST PASCAL LABRANCHE
Diplômé en agroéconomie et membre de l'Ordre des agronomes, Pascal est coordonnateur agroéconomie et développement numérique agricole à La Coop fédérée.

pascal.labranche@lacoop.coop

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