Les éleveurs laitiers américains remportent le gros lot

par Nicolas Mesly

Photo : Lawrence MacAulay, alors ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire canadien (crédit USDA/Lance Cheung).

Arlington, Virginie. « C’est un secret de polichinelle qu’il y a toujours eu de grandes tensions entre les secteurs laitiers américains et canadiens », dit le vice-président sénior des communications de la National Milk Producers Federation (NMPF), Alan Bjerga, interviewé en marge du Forum sur les perspectives agricoles du Département américain de l’agriculture (USDA) le 22 février dernier.

Le tout nouveau Accord Canada, États-Unis, Mexique (ACEUM), signé en novembre dernier, donne pleine satisfaction aux éleveurs américains. L’accord a été négocié dans le cadre d’une balance commerciale de produits laitiers entre le Canada et les États-Unis de 5 contre 1 en faveur des producteurs américains. Ces derniers ont obtenu l’abolition des classes de lait canadien 6 et 7 (lait diafiltré, un marché à lui seul estimé à 150 M$), une imposition de tarifs sur les exportations canadiennes de lait écrémé en poudre ou de préparations pour nourrissons, ainsi qu’un plus grand accès au marché canadien.

« Le commerce bilatéral ne peut pas seulement tenir compte de la balance commerciale, mais il doit considérer les avantages comparatifs et la qualité des produits de chacun des joueurs dans un marché libre », soutient Bjerga. 

De leur côté, les producteurs laitiers canadiens estiment être victimes des négociations multilatérales du gouvernement canadien. L’ACEUM, additionné avec les accords du Canada avec les pays du Pacifique et ceux de l’Union européenne, totalisent un accès de près de 10 % du marché canadien. Les producteurs de lait du Québec estiment que « le Canada a renoncé à sa souveraineté alimentaire » et ils réclament une compensation de 450 M$ par an ou 41 000 $ par ferme pour éponger les pertes liées à cet accès. Ils estiment aussi que les tarifs à l’exportation sur leurs produits laitiers négociés sous l’ACEUM leur feront aussi perdre entre 50 et 350 M$ par an.

« J’ai nommé un comité pour se pencher sur les compensations et je lui laisse faire son travail », a indiqué le ministre de l’Agriculture du Canada d'alors, Lawrence MacAulay, lors d’une interview réalisée également en marge du Forum. Ex-producteur laitier originaire de l’île du Prince Édouard, M. MacAulay n’a pas pu préciser quand ces montants compensatoires seront dévoilés, bien que des élections fédérales sont prévues l’automne prochain.

 

Un Farm Bill plus généreux

Juste avant Noël également, le président Trump a signé un nouveau Farm Bill, pièce maîtresse de la politique agricole américaine. Un peu plus costaud que sa version précédente (2014-2018), celui-ci est doté d’un budget de 428 G$ US sur 5 ans (2019-2023). « Nous sommes très contents. Le précédent Farm Bill n’a été d’aucune utilité pour les producteurs laitiers dans un contexte où les bas prix du lait les ont obligés à quitter la production », a indiqué Alan Bjerga. Sous cette nouvelle politique, un budget de 800 M$ US est alloué à ce secteur.

Le Programme de protection des marges (PPM) pour protéger les revenus des éleveurs et opérant sous l’ancien Farm Bill a été revampé parce que « les producteurs laitiers payaient plus de primes qu’ils ne retiraient de compensations », poursuit Alan Bjerga. Le nouveau programme, baptisé Dairy Margin Coverage Program, permettra une meilleure couverture entre le prix du marché du lait et le coût des aliments (qui représentent 46 % de leurs coûts de production). 

  • Il en coûtera par exemple 7500 $ US par an à un producteur pour s’assurer d’une marge maximum de 9,50 $/cwt sur une première tranche de 5 millions de livres de lait (2,27 millions de kilos), soit l’équivalent d’un troupeau de 200 à 220 vaches. Le maximum d’aide qu’un éleveur pourrait toucher sous cette police d’assurance serait de 241 000 $ US, selon les calculs de l’NMPF.
  • Les plus gros producteurs, désireux d’assurer plus de 5 millions de livres de lait, pourront se doter d’une couverture oscillant entre 4,00 $/cwt et 5,00 $/cwt. Selon l’NMPF, il ne semble pas y avoir de limite de volume de lait assurable pour les éleveurs dont la taille peut varier de 1000 à plus de 15 000 vaches. Les primes sont cependant beaucoup plus dispendieuses « pour ne pas que le programme soit un feu vert à une surproduction ».

 

Surproduction et prix du lait

Les producteurs américains baignent dans une production de lait sans précédent et accumulent des surplus historiques de fromages. Le Département américain de l’agriculture prévoit cependant une légère augmentation de 1 $ US/cwt de lait en 2019 par rapport à l’année dernière soit un prix oscillant entre 16,90 $ US/cwt et 17,60 $ US/cwt.

« La santé financière de nos producteurs passe par le commerce international et les prix s’amélioreraient grandement si nous ne subissions pas les tarifs

de rétorsion du Mexique en particulier, premier importateur de fromages américains, en réponse aux tarifs sur l’acier et l’aluminium du président Trump », précise Alan Bjerga.

Si les producteurs laitiers américains semblent avoir décroché le gros lot, il est douteux que l’ACEUM et le nouveau Farm Bill sauvent les éleveurs du Wisconsin. L’État voisin du Canada, deuxième producteur laitier des États-Unis, a perdu 667 troupeaux en 2017 et depuis, « deux fermes laitières par jour », a indiqué Alan Bjerga.

Portrait de Nicolas Mesly

QUI EST NICOLAS MESLY
Agronome de formation, il a débuté sa carrière en journalisme agricole avant de devenir attaché de presse et assistant spécial du ministre de l’Agriculture du Canada. Nicolas est retourné au journalisme après avoir été secrétaire commercial à l'ambassade canadienne au Venezuela. Globe-trotter, sa spécialité est de cerner les grands enjeux agroalimentaires et écologiques. 

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