Visite au Danemark, le pays du bio

par Étienne Gosselin

Alors que les superficies en mode biologique plafonnent à 1 % dans le monde et à 2 % au Québec, 7 % des sols sont en bio au Danemark. Comme le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a déclaré vouloir doubler la production biologique en s’inspirant notamment du « modèle danois », le Coopérateur est allé traquer ce fameux modèle.

Bâtie autour de canaux qui lui donnent des airs d’Amsterdam, la ville danoise aspire à devenir la première capitale mondiale carboneutre d’ici 2025. L’offre biologique est impressionnante dans ce pays, qui produit des denrées pour trois fois sa population.

En aval de la production

Paul Holmbeck dirige Organic Denmark, organisme qui regroupe les forces vives du bio. L’homme a formé une équipe rompue aux exigences de la vente au détail. Même s’il pilote une organisation regroupant 215 membres actifs en amont de la production, le directeur et son équipe parlent tous les jours aux grandes chaînes, véritables partenaires du succès bio au pays.

« Parler à des politiciens ou à des directeurs des achats revient au même, soutient Paul Holmbeck. Ils sont tous en compétition entre eux et veulent savoir ce que le bio peut faire pour eux – créer de l’emploi, contribuer à la santé publique, augmenter leurs parts de marchés… ou leur nombre de votes! Nous montons donc des campagnes promotionnelles sur mesure pour chaque acheteur, ce qui met en valeur le bio dans son entier. Chaque fois qu’un partenaire atteint ses objectifs, il crée une pression sur les autres, ce qui génère un élan. » 

Le tiers des œufs, 44 % de l’avoine et 90 % des aliments pour bébés consommés au Danemark sont biologiques, et même 27 % des bananes. Normal que les familles avec enfants de moins de six ans soient les plus grandes consommatrices de bio. « Nos parts de marché sont les plus élevées pour les produits dont les différences de prix entre bio et non bio sont les plus faibles, rappelle Paul Holmbeck. Ici, on parle généralement d’un écart de 15 %, bien moindre que dans d’autres pays, où les prix varient de 50 ou 100 %! »

Au Danemark, l’État donne les orientations et, surtout, il certifie les entreprises. « Ici, le gouvernement est un partenaire, qu’il soit de droite ou de gauche, car personne n’est contre le bio! » Les Danois ont une grande confiance envers l’État, qui a mis en place la marque « Ø » rouge, un O barré pour « écologique ». Ce logo flotte fièrement au-dessus des étalages depuis… 1987!

Organic Denmark innove en matière de commercialisation. « Nous investissons beaucoup dans les relations avec la presse et dans les médias sociaux pour créer une “preuve sociale” autour des produits biologiques, avec l’aide des consommateurs, révèle Paul Holmbeck. Nous imprimons aussi un journal bimensuel à l’intention des producteurs, de même que des magazines grand public où l’on parle de recettes, de fermes et des valeurs qui nous animent. »

En amont de la consommation

Dans ce pays plat cultivé à 62 %, chaque parcelle est chouchoutée, recevant de bonnes quantités d’engrais organiques, car l’élevage laitier et porcin est partout. Des fumiers dont ne se passerait pas Lars Skyttes, un pionnier qui cultive bio depuis 1982 – année même de la création de la première association biologique danoise, auteure du premier code de pratiques. « Au départ, on me disait fou ou rêveur, rigole Lars. Ça nous a pris 30 ans pour démontrer qu’on pouvait vivre du bio. »

En 2016, les fermes biologiques danoises ont engrangé cinq fois plus de revenus nets que les fermes conventionnelles, selon Statistiques Danemark.

À Dømmestrup, sur l’île de Fionie, Lars et ses trois repreneurs danois et polonais échangent des terres avec deux fermes laitières, ce qui porte à 70 ha la superficie en légumes. « Nous essayons d’atteindre un idéal écologique avec nos rotations, nos ceintures de fleurs et nos bandes végétales non perturbées, qui favorisent une vie animale et végétale riche », dit Lars, ex-étudiant en biologie et fils de chimiste.

Chaque année, environ 90 % des récoltes sont vendues au moyen de contrats négociés (prix et quantité) avec les clients avant le 1er janvier. L’entreprise Skyttes Gartneri peut donc mieux prévoir la plantation des laitues jusqu’à la mi-août ou le désherbage robotisé des cultures, car l’innovation trace son chemin partout dans cette ferme, qui a déjà approvisionné en fleurs de poireau et de rhubarbe le Noma, à Copenhague, souvent classé meilleur restaurant au monde.

Plus au sud, sur l’île de Lolland, Susanne Hovmand-Simonsen, de la ferme Knuthenlund, produit aussi biologiquement à grande échelle, avec 1000 ha en culture et un troupeau de 235 chèvres et 200 brebis laitières.

L’entreprise, dans un concept de mise en marché de proximité, gère un café-boutique, propose des paniers de piquenique à faire rêver et organise chaque année un concours culinaire international. La ferme ravitaille aussi les supermarchés et dépanneurs Irma, chaîne citée comme ayant sur ses étalages la plus forte proportion de produits bios au monde.

« Une des raisons du succès du bio au Danemark est la proximité entre les autorités, les agriculteurs, les détaillants et les consommateurs, qui ont été en mesure de stimuler autant la production que la consommation »,

- Susanne Hovmand-Simonsen

Et les prochains défis du bio danois?

« La durabilité », lancent sans hésiter Lars Skyttes et Paul Holmbeck. « Actuellement, le cycle des nutriments est brisé, poursuit ce dernier, car les résidus alimentaires et même l’urine des consommateurs ne retournent pas à la campagne! La recherche scientifique s’active à trouver des solutions en ce sens. »

En somme, bio n’égale pas toujours écolo pour une filière biologique danoise qui veut faire passer ses parts de marché de 10 % en 2016 à 15 % en 2020!

Vous pouvez lire la version complète de ce reportage dans l'édition de mars 2018 du Coopérateur.

Portrait de Étienne Gosselin

QUI EST ÉTIENNE GOSSELIN
Étienne collabore au Coopérateur depuis 2007. Agronome et détenteur d’une maîtrise en économie rurale, il œuvre comme pigiste dans la presse écrite et électronique. Il habite Stanbridge East, dans les Cantons-de-l’Est.

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