Tendances avicoles

par Patrick Dupuis

Des spécialistes et des producteurs nous font part de leur vision. Bienvenue sur les ailes du futur et dans le poulailler des temps modernes.

1. Couvoir

Le couvoir de l’avenir ne sera plus uniquement un lieu d’incubation et de vaccination. Certains établissements pratiquent déjà l’alimentation des oiseaux avant leur départ vers la ferme. On commencera même à y nourrir les poussins de chair directement dans l’œuf, croit le Pr Peter Ferket, de l’Université d’État de la Caroline du Nord, ce qui assurera aux oiseaux une utilisation optimale des nutriments et de la vigueur en élevage.

Le couvoir pourrait livrer les œufs à 18 jours au poulailler. Le poussin accéderait à l’eau et à la moulée immédiatement après son éclosion.

Dans la pondeuse de consommation, pour éviter de sacrifier 50 % des oiseaux (les mâles) sortis de leur coquille, une entreprise a développé un échographe qui détermine le sexe de l’embryon dans l’œuf fraîchement pondu, avant qu’il ne soit incubé 21 jours.

2. Élevage

Comment l’aviculture se pratiquera-t-elle dans 25 ou 50 ans? « Elle sera probablement bio, avance Benoît Fontaine, président des Producteurs de poulet du Canada, et se fera dans des infrastructures dotées de multiples capteurs. »

Selon le USDA, le marché américain du poulet bio a progressé de 8,6 % de 2016 à 2017 – quatre fois plus que celui du poulet conventionnel.

Le Forum économique mondial prédit que, d’ici 2025, machines et robots abattront plus de travail que les humains.

Consommation d’eau et de moulées; silos connectés; mesure de l’ammoniac, du CO2, de l’humidité, de la pression, de l’éclairage, de la température et du poids des oiseaux; caméras de surveillance – le tout, en temps réel, sera commandé au moyen d’un téléphone intelligent. Faute de relève et de main-d’œuvre, les fermes grossiront. Déjà, un robot circule sur les parquets, vaccine les oiseaux et les active au son d’une musique d’ambiance.

Chez Hendrix Genetics, on installe des capteurs aux pattes des dindes en élevage pour vérifier avec quelle aisance elles se déplacent et favoriser la sélection d’oiseaux agiles et robustes.

Les outils de gestion seront légion : données comptables, stratégies de production et d’abattage, analyses des performances, optimisation du programme alimentaire…

Kim Emery, jeune producteur de volaille, mise sur ces technologies. Son plus récent bâtiment d’élevage de poulets contient les derniers systèmes de contrôle d’ambiance, en plus d’être doté d’un mur solaire qui réchauffe l’air avant qu’il n’entre dans le bâtiment.

« Nous n’avons pas encore vu l’apogée des performances », affirme Dave Libertini, de Hendrix Genetics.

« Produire du poulet en 30 jours sera sans doute possible, mais ce n’est pas ce que le consommateur demande, croit Pierre-Luc Leblanc, président des Éleveurs de volailles du Québec. Le bien-être animal est au cœur des soucis du consommateur. Les producteurs sont guidés par ses demandes. »

« On fera des gains en conversion alimentaire, mais la vitesse de croissance a atteint un plateau dans l’esprit des consommateurs », commente Yvan Brodeur, vice-président à l’approvisionnement en volaille chez Olymel.

Le marché du poulet ne s’appuie que sur deux races, Ross et Cobb. L’apport d’autres races comblera des demandes diverses et assurera variabilité et résistance aux pathogènes.

L’augmentation du contrôle de la salubrité des aliments sera un facteur clé. Toute la filière en sera touchée, de l’élevage jusqu’au détail.

Les régions à forte concentration d’élevages seront restructurées, et les bâtiments dispersés, croit Yvan Brodeur.

Depuis bientôt deux ans, Kim et son père, Claude, produisent du poulet sans antibiotiques, une autre tendance de fond.

Aux États-Unis, il y a cinq ans, 5 % des dindons étaient élevés sans antibiotiques, rappelle Dave Libertini. Aujourd’hui, c’est 35 %.

Les bâtiments d’élevage de poulets de chair à trois étages auront disparu du paysage agricole d’ici quelques décennies, croit Jean-Yves Lavoie, directeur, monogastriques (porc et volaille), à La Coop fédérée. Les nouvelles constructions – vastes, à un seul étage et moins coûteuses – seront calquées sur celles du reste du Canada et des États-Unis.

Aux États-Unis, la chaîne McDonald’s est vilipendée, car elle tarde à exiger que ses fournisseurs de produits de volaille se conforment aux règles de bien-être animal. Le New York State Common Retirement Fund, qui détient quelque 340 millions $ d’actions dans cette entreprise de restauration rapide, a avisé ses dirigeants des risques financiers et de l’atteinte à sa réputation que la chaîne risque de subir s’ils ne s’activent pas en ce sens.

Les standards de bien-être ont bouleversé la façon dont on loge les pondeuses. La cage enrichie sera la norme. « Dans les prochaines décennies, la production d’œufs en sera largement influencée, croit Denis Frenette, directeur général adjoint de la Fédération des producteurs d’œufs du Québec. De même que par la technologie, l’environnement, l’efficacité, la transparence. Je ne serais pas surpris qu’il y ait des caméras dans les poulaillers afin que les consommateurs, et toute la filière, puissent voir comment les poules sont élevées et se comportent. »

Les cycles de ponte d’un an n’auront plus la cote, croit Denis Frenette. On peut produire pendant 80 semaines, à un taux d’efficacité de ponte de 90 %. « La grande révolution dans les œufs, ce seront des cycles de ponte d’un an et demi, voire plus », dit-il.

L’œuf sera disséqué; ses molécules, nombreuses, seront exploitées. On en découvre de nouvelles chaque année, permettant de mettre au point des nutraceutiques et des médicaments.

La farine d’insectes comestibles – dont celle de mouches soldats, récemment approuvée en alimentation des volailles par la FDA – se retrouvera sans doute dans les rations à base de maïs et de soya.

3. Transformation et marchés

« La mécanisation et la robotisation en usines se poursuivront, assure Yvan Brodeur. L’anesthésie au CO2 sera une norme minimale d’ici les 10 prochaines années. On verra également de grands centres de distribution entièrement robotisés. Les États-Unis comptent quatre ou cinq grands transformateurs de volaille. Au Canada, ils sont nombreux. Ceux qui ne pourront répondre aux exigences sociétales et audits de salubrité et d’assurance qualité disparaîtront. »

Les consommateurs en redemandent : sans nitrite, moins de sodium, moins de gras. Paradoxalement, les ventes des chaînes de restauration rapide, où l’on sert des produits panés, ne cessent d’augmenter. « Les gouvernements imposeront sans doute des normes de santé et de fraîcheur », souligne Yvan Brodeur.

« Autre tendance lourde, observe-t-il, la demande de poulet à croissance lente [55 jours d’élevage au lieu de 35], par exemple, même si son empreinte environnementale dépasse celle du poulet traditionnel [plus d’eau et de moulée, plus d’espace d’élevage, plus de fumier à éliminer]. Si on n’élevait que ce type de poulet, il faudrait doubler ou même tripler le parc de poulaillers au Québec. Et son coût, exorbitant, forcera les consommateurs à réduire leur apport en viande au profit des protéines alternatives. » Le poulet, actuellement la viande préférée au pays, se détrônera-t-il lui-même? Constat identique du côté des œufs. En Europe, la pression des groupes d’intérêts a fait bondir les prix.

Déjà équipés, les transformateurs se tourneront en partie vers la production de protéines alternatives, pour répondre à la demande de la clientèle qui choisit ces produits pour des raisons de santé, de coût, d’environnement ou de croyances.

« C’est le défi des productions animales pour les prochaines années, croit Denis Frenette. Est-ce acceptable ou non de consommer un animal? »

« Dans 50 ans, si on n’accroît pas notre production alimentaire, il y aura famine dans le monde, croit Denis Frenette. La production à échelle réduite fait perdre de l’efficacité et affecte l’environnement. C’est un paradoxe : prix, bien-être et durabilité ne sont pas nécessairement en lien. Il y aura des choix déchirants à faire. »

Portrait de Patrick Dupuis

QUI EST PATRICK DUPUIS
Patrick est rédacteur en chef adjoint au magazine Coopérateur. Agronome diplômé de l’Université McGill, il possède également une formation en publicité et en développement durable. Il travaille au Coopérateur depuis plus de vingt ans.

patrick.dupuis@lacoop.coop

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