La vente de quota : toujours aussi tabou

par Étienne Gosselin

Photo : Michael Jeker, de la Ferme Cristallina, espérait hausser la productivité après l’achat d’un second robot de traite, mais en vain. Il a revendu le quota détenu en trop pour libérer ses finances et rebondir à moyen terme.
Crédit photo : Pierre Cadoret

Au moins une ferme sur trois n’arrive pas à produire tout son contingent. Vaut-il mieux vendre le quota inutilisé ou le réserver pour plus tard?

Holstein Québec, le Ciaq et Valacta, tous s’entendent : mieux vaut produire à l’optimum avec ses actifs.

« C’est toujours mieux de faire son quota, estime Karl Bissonnette, conseiller en agroéconomie et développement numérique à La Coop fédérée. Mais il faut d’abord voir quels sont les objectifs et les contraintes de l’entreprise. On ne doit pas nécessairement viser la croissance à tout prix et à tout âge, surtout quand on n’a pas de relève. »

Néanmoins, le quota demeure un bien recherché, car même en 2017, les intentions d’achat (chiffrées en kilos de matière grasse) étaient cinq fois plus élevées que les intentions de vente.

François Dumontier, directeur adjoint aux relations publiques des Producteurs de lait du Québec, émet toutefois une mise en garde : les forts moments d’incertitude entourant les négociations du Partenariat transpacifique, en 2015, et la baisse du prix du lait en réaction aux importations de lait diafiltré états-unien, en 2016, ont pu contribuer aux ventes de quota. « Quand ils vendent, les producteurs ne nous disent pas pour quelles raisons, souligne-t-il. L’important demeure que l’ensemble des fermes produisent le lait demandé pour les besoins du marché, ce qui est le cas. »

Deux fermes l’ont fait

Élyse Gendron et Jean Bissonnette produisent beaucoup de gras au quotidien, entre 1,5 et 1,6 kg par vache. Or, en décembre 2016, ils ont vendu deux kilos de quota, suivi de cinq kilos au printemps 2017. « Nous n’avons pas de relève identifiée et nous pensons exploiter l’entreprise pendant encore cinq à dix ans, dit Élyse. Avec 75 vaches en lactation, il nous est difficile de faire plus de 100 kg avec nos installations, où tout est optimisé. »

Tabou, le sujet de la vente de quota? « Oui, beaucoup », répond la copropriétaire de la Ferme Val-Bisson, de Saint-Polycarpe en Montérégie. « Pour Jean, ça a été très difficile. Il a vu la vente comme un recul, alors que j’étais plus détachée. La ferme était pratiquement “accotée” côté infrastructures et main-d’œuvre. N’empêche, on a encaissé un chèque de 125 000 $, qui a augmenté nos liquidités pour défrayer de petits investissements et des réparations. »

Cent kilos de quota et 75 vaches en lactation (la vacherie actuelle n’en permet pas plus) : Michael Jeker, de la Ferme Cristallina, espérait hausser la production par animal à des niveaux records, mais il n’a pas atteint les objectifs qu’il s’était fixés. L’hiver dernier, il a donc vendu cinq kilos – des kilos qu’il détenait en trop.

« Nous avions acheté du quota avec l’arrivée du deuxième robot de traite, explique le producteur de Saint-Barthélemy. Nous avons tout simplement remboursé cet emprunt. On n’avait encore jamais vendu de quota. Ça a été une décision d’affaires pour assouplir nos finances. On veut modifier nous-mêmes l’étable pour déplacer les vaches taries et libérer une douzaine de places pour les vaches en lactation. » Ainsi, la vente est vue comme un tremplin pour mieux rebondir, à moyen terme, quand l’entreprise pourra racheter du quota – dont la disponibilité devrait être accrue dans l’avenir, croit Michael Jeker.

Vendre du quota : mauvaise gestion?

D’emblée, René Roy, agroéconomiste de Valacta, répond non. « Vendre quelques kilos qui n’ont pas été achetés, c’est de la bonne gestion, dans la mesure où c’est un niveau de production qui ne figurait pas dans les plans de l’entreprise, dans sa capacité. C’est vrai que la taille de l’exploitation peut permettre des gains d’efficacité, mais il ne faut pas croître parce que les autres le font. L’entreprise peut profiter de la situation pour réduire son endettement à court terme, planifier son développement à long terme, attendre la fin des études de la relève, faire un rattrapage technologique, etc. »

L’agroéconomiste ajoute : « Jusqu’en 2014, les gens qui vendaient des kilos géraient une décroissance, ce qui n’est généralement pas bon signe quand on est dans les affaires, ou payaient l’épicerie, comme on dit couramment, pour couvrir des dettes à court terme. Quand le quota était difficile à acquérir, le laisser-aller était un non-sens, le début de la fin. L’environnement d’affaires est aujourd’hui complètement différent. On ne doit pas appliquer nos référents de la période précédente de rareté du quota, d’un marché mature pour les produits laitiers. »

Les ventes partielles de quota étaient marginales par le passé, mais elles sont courantes depuis deux ans. Elles ont représenté 55 % du quota négocié l’an dernier, contre moitié moins les années antérieures.

Selon les données compilées par les Producteurs de lait du Québec, 17 % des fermes ont vendu en moyenne 5 % du quota qu’elles détenaient en 2016-2017.

Vous pouvez lire la version complète de ce reportage dans la version papier du Coopérateur, édition de mai-juin 2018.

Portrait de Étienne Gosselin

QUI EST ÉTIENNE GOSSELIN
Étienne collabore au Coopérateur depuis 2007. Agronome et détenteur d’une maîtrise en économie rurale, il œuvre comme pigiste dans la presse écrite et électronique. Il habite Stanbridge East, dans les Cantons-de-l’Est.

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