Ingrédients laitiers : Serge Riendeau l'optimiste

par Nicolas Mesly

Crédit photo : Agropur

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DEUXIÈME D'UNE SÉRIE DE TROIS ARTICLES SUR LES INGRÉDIENTS LAITIERS

Le président d’Agropur nous a livré ses impressions sur l’importance d’une stratégie nationale sur les ingrédients laitiers, les conséquences d’un échec, et le rôle d’Ottawa.

Coopérateur – La gestion de l’offre est-elle en retard sur les avancées technologiques?

S. Riendeau – Notre système de gestion de l’offre n’est pas en retard sur les avancées technologiques. Il est conçu pour répondre aux besoins canadiens en produits laitiers. Mais on opère dans un environnement mondial où les produits laitiers sont subventionnés. Les États-Unis supportent leur agriculture à raison de 150 milliards $1 de subventions. En Europe, la politique agricole commune octroie 83 milliards $ de subventions. Ce qui fait en sorte que le lait coûte moins cher aux transformateurs. Dans ce contexte, les transformateurs canadiens paient leur matière première plus cher qu’ailleurs dans le monde. Donc, les transformateurs cherchent des façons de diminuer le coût de leur matière première en important des ingrédients laitiers.

C. – Mais l’entrée de plus en plus importante de ces concentrés, en particulier de lait diafiltré, ne menace-t-elle pas la gestion de l'offre?

S. R. – Oui. L’entrée de ce genre de produits ne date pas d’hier. Souvenez-vous de l’entrée des mélanges de produits contenant 51 % de sucre et 49 % de crème pour fabriquer de la crème glacée. Le Canada a réglé ce problème en instaurant des programmes pour permettre aux fabricants canadiens de crème glacée de concurrencer ces produits importés. Autre exemple, ce sont les pizza kits, spécialement conçus pour contourner la réglementation canadienne. La dernière génération de ces produits, ce sont les concentrés de protéines laitières. En 2007-2008 les importations de protéines laitières rentraient dans la fabrication de fromage. Les producteurs ont demandé au gouvernement fédéral de stopper ça, pour protéger la gestion de l’offre et Ottawa a établi les normes fromagères, c’est-à-dire les quantités maximales d’ingrédients, d’ici et importés, qui pouvaient entrer dans la fabrication d’un fromage canadien. Cela a stoppé l’érosion jusqu’à l’arrivée du lait diafiltré.

C.   Oui, mais la brèche à la frontière semble beaucoup plus importante aujourd’hui?

S.R. –  La technologie progresse et les concentrés de protéines laitières liquides entrant au pays contournent la réglementation canadienne. Quand ils passent aux douanes, ces produits s’appellent des ingrédients laitiers. Et quand on arrive dans la fabrication des produits laitiers, pour l’Agence canadienne d’inspection, c’est devenu du lait. La problématique est que lorsque le produit entre au Canada comme ingrédient laitier, il n’y a pas de frais de douane. Quand il devient du lait, il ne rentre plus dans la composition des normes fromagères. Le gouvernement fédéral s’est engagé aussi à régler ce problème et notre souhait est que ce soit plus tôt que tard. Le gouvernement doit agir pour protéger la gestion de l’offre.

C. – Qu’exigez-vous d’Ottawa?

S.R.   Il y a deux façons de contrôler la frontière. Soit que ce produit s’appelle « ingrédients » à la frontière et jusque dans la fabrication de fromage, et est assujetti aux normes fromagères. Ce faisant, on diminuerait passablement l’utilisation de ce produit au Canada. Par contre, si on dit qu’il s’appelle « du lait », il faudrait qu’il s’appelle aussi « du lait » à l’entrée aux frontières. Il serait donc soumis à un tarif douanier. Il faut comprendre que dans la protection de la gestion de l’offre, la principale responsabilité du gouvernement, c’est de protéger sa frontière.

C. – Pour Agropur, dans l’actuel environnement commercial canadien, avez-vous le choix ou non d’utiliser ces produits?

S. R. – Nous sommes un grand transformateur laitier au Canada, on utilise peu d’ingrédients laitiers importés. On est, premièrement, la propriété des producteurs laitiers du Québec et des Maritimes. Pour nous, le peu qu’on utilise c’est pour rester, au minimum, compétitifs par rapport à ce qui se passe dans le marché ou pour répondre à des besoins spécifiques de nos clients. Si on restreint notre utilisation, c’est qu’on souhaite que le gouvernement joue son rôle afin que tous les transformateurs compétitionnent sur la même base dans le respect des normes fromagères.

C. – Les producteurs laitiers de l’Ontario négocient une entente avec deux transformateurs de cette province pour construire une usine et fabriquer ces produits au Canada. Est-ce que cette démarche est correcte, d’après vous?

S. R. – La proposition des producteurs laitiers de l’Ontario est une proposition connue. Le principal enjeu, c’est qu’ils proposent une solution provinciale pour un enjeu national. Et dans ce contexte, ça crée de l’iniquité entre les provinces et entre les transformateurs. La même discussion, si elle a lieu au niveau national, va aboutir à des solutions qui sont nationales avec les mêmes bases et règles pour tous. C’est un principe de base pour assurer l’intégrité de la gestion de l’offre. Ce qu’on demande à l’Ontario, c’est de retirer sa proposition et de s’asseoir sérieusement à la table de négociation pour travailler au niveau national.

C. – Si l’Ontario décide de continuer à faire cavalier seul, est-ce que ça risquerait de faire sauter le système de gestion de l’offre?

S. R. – Je ne veux pas dramatiser la situation. Ce que je comprends de la proposition des producteurs de l’Ontario, c’est qu’ils veulent remplacer la protéine américaine importée par les transformateurs de la province par de la protéine canadienne à prix compétitif. Cela donnerait un avantage compétitif hors du commun aux transformateurs de l’Ontario et viendrait déstabiliser l’équilibre national qui s’est façonné depuis des dizaines d’années.

C. – Dans l’éventualité où Ottawa n’envisage aucun moyen pour colmater la frontière ou prend trop de temps pour légiférer, le Québec devrait-il suivre la même démarche que la province voisine?

S. R.  Non, ce n’est pas la voie à suivre. On souhaite que les discussions se tiennent au niveau national. Si une province fait cavalier seul, c’est sûr qu’on a un système de gestion de l’offre plus à risque. On va faire baisser le prix de plus grands volumes de protéine laitière canadienne au bas prix internationaux. On va éroder le revenu des producteurs. Si Ottawa renforce les normes fromagères, le seul enjeu qui resterait à régler serait celui de rendre la quantité de protéines laitières canadiennes nécessaires à un prix compétitif pour la proportion qui entre dans les normes fromagères.

1 Des 140 G$ budgétés par le USDA en 2015, 76 % étaient destinés aux programmes d’assistance nutritionnelle aux plus démunis. Une proportion de 11 %, soit 15 G$, étaient dirigés vers des programmes de soutien au revenu agricole, en très forte majorité dans le secteur végétal. Source : USDA

À lire demain dans le Flash Coopérateur : Une entrevue avec le nouveau ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire du Canada, Lawrence MacAulay. Sera-t-il capable de verrouiller la frontière, comme promis?

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Portrait de Nicolas Mesly

QUI EST NICOLAS MESLY
Agronome de formation, il a débuté sa carrière en journalisme agricole avant de devenir attaché de presse et assistant spécial du ministre de l’Agriculture du Canada. Nicolas est retourné au journalisme après avoir été secrétaire commercial à l'ambassade canadienne au Venezuela. Globe-trotter, sa spécialité est de cerner les grands enjeux agroalimentaires et écologiques. 

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