Ingrédients laitiers : l'Ontario veut faire cavalier seul

par Nicolas Mesly

Crédit photo : Étienne Gosselin

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PREMIER D'UNE SÉRIE DE TROIS ARTICLES SUR LES INGRÉDIENTS LAITIERS

Depuis juillet 2015, Les producteurs laitiers du Canada (PLC) et l’Association des transformateurs laitiers du Canada (ATLC) négocient la modernisation du système de gestion de l’offre en vigueur depuis 40 ans. Au cœur de ces négociations, les importations de concentrés de protéines laitières, dont le lait diafiltré.

Les producteurs laitiers de l’Ontario (DFO) ont annoncé publiquement en novembre 2015 leur intention de produire des concentrés de protéines laitières au prix mondial en créant une classe spéciale de lait et en prenant entente avec deux transformateurs dans cette province, Parmalat et Gay Lee Food Cooperative. Leur échéancier : février 2016.

Au même moment, les Producteurs laitiers du Canada (PLC) tentent de négocier une entente nationale avec l’Association des transformateurs laitiers du Canada (ATLC) dont la date butoir était le 20 janvier.

Malgré plusieurs demandes d’entrevues auprès du président des producteurs laitiers de la province voisine, Ralph Dietrich, le Coopérateur s’est buté à un silence radio.

L’économiste et expert en analyse des politiques agricoles de l’université de Guelph, Al Mussel, qui a assisté à l’assemblée générale des DFO à Toronto du 12 au 14 janvier dernier, explique les enjeux qui se profilent derrière ce mutisme.

« La stratégie des producteurs de l’Ontario vise à mettre de la pression pour moderniser le système de gestion de l’offre nationale », explique-t-il en entrevue téléphonique. C’est en Ontario, soupçonne-t-il, que le volume d’importation de concentrés de protéines laitières, dont le lait diafiltré en provenance des États-Unis, est le plus important.

Ces importations ont un effet pervers puisque, en se substituant au volume de lait canadien, elles contribuent à l’accumulation de stocks de poudre de lait. Or les usines ontariennes de séchage, dont celles de Gay Lee et de Parmalat, sont au maximum de leur capacité et désuètes. Il suffirait d’un bris dans une de ces usines pour créer un sacré problème, dit-il.

« Les producteurs de l’Ontario jugent que le système actuel est dans un cul-de-sac et que les importations de concentrés de protéines laitières ne peuvent être stoppées. Autant les produire en Ontario au prix mondial! » poursuit Al Mussel. D’après lui, il est impossible pour le nouveau ministre fédéral de l’Agriculture de hausser les tarifs sur ces produits à la frontière canado-américaine sous l’entente de l’ALENA.

De plus, les normes de composition de fromages du Canada, instaurées en 2006, et obligeant l’utilisation de lait par les industriels ne pourront pas enrayer l’utilisation de concentrés de protéines liquides ou solides importées.

« L’Agence d’inspection des aliments du Canada n’a pas de méthode au point pour détecter l’utilisation de lait diafiltré dans les usines. C’est un produit technologique qui surpasse les normes en vigueur ». Pour les transformateurs, il serait difficile de faire marche arrière. Selon nos informations, un camion de lait diafiltré importé des États-Unis contient non seulement deux fois plus de protéines, mais coûte deux fois moins cher, transport inclus, qu’un camion de lait canadien.

« La véritable façon de contrer les importations de ces concentrés laitiers, c’est d’en produire au Canada avec un meilleur prix! » affirme Al Mussel. D’après lui, les producteurs canadiens devront défendre leur part de marché du lait industriel à un prix concurrentiel. Les règles du jeu sont connues. L’entente avec l’Union européenne, qui alloue l’importation de 80 000 tm de fromages, ne met pas le système « sous un état de siège ». Et l’accès de 3,5 % du marché canadien sous le Partenariat transpacifique (PTP) « n’est pas une catastrophe ».

Sous ces accords, la perte des subventions aux exportations pour écouler les excédents canadiens de poudre de lait et l’augmentation des importations devraient encourager la mise en place d’une stratégie nationale des ingrédients laitiers.

D’après Al Mussel, les producteurs ontariens et québécois ainsi que les autres acteurs du P5 ne s’entendent pas, les deux camps ayant leurs raisons, sur la mise en place d’une classe de lait spéciale pour fabriquer les produits importés à un prix international. « S’il le faut, les producteurs de l’Ontario feront cavalier seul bien qu’ils aient indiqué leur préférence pour une stratégie nationale », dit-il. Celle-ci devra opérer avec un prix plus bas payé aux producteurs, même si cela fait des mécontents.

Personne n’ose envisager les conséquences d’un échec d’une politique nationale sur les ingrédients laitiers.

Mais l’année 2016 promet de grands changements au sein de l’industrie laitière du pays.

À lire demain : Une entrevue avec le président d’Agropur, Serge Riendeau


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Portrait de Nicolas Mesly

QUI EST NICOLAS MESLY
Agronome de formation, il a débuté sa carrière en journalisme agricole avant de devenir attaché de presse et assistant spécial du ministre de l’Agriculture du Canada. Nicolas est retourné au journalisme après avoir été secrétaire commercial à l'ambassade canadienne au Venezuela. Globe-trotter, sa spécialité est de cerner les grands enjeux agroalimentaires et écologiques. 

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